31.03.2009

Le Sucre, ce démon

Ou de la décadence gastronomique de notre société 

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           De nos jours, dans l’alimentation, le sucre fait loi. Et ce avant tout dans la civilisation occidentale actuelle : évoluée technologiquement, riche matériellement et pauvre spirituellement. Mais que peut bien signifier le sucre, dont il est comme vous l’avez compris question ici, dans une telle société ? Je m’attacherai à montrer que le sucre est de fait significatif pour notre époque, et qu’il permet de mettre en valeur certains aspects de notre monde occidental, aussi incongru cela puisse paraître. Donc, le sucre comme symbole, comme indice ? Voyons cela.

            Commençons par retracer l’historique de ce si célèbre produit alimentaire. Il faut pour cela remonter aux origines de sa production. La culture de la canne à sucre se pratique en Orient depuis des temps immémoriaux (6000 av. JC), mais ce n’est qu’au IVème siècle que les Indiens apprennent à cristalliser le sucre présent dans le végétal bien connu. Mais en Occident, dans la civilisation romaine, pas la moindre trace de sucre. Dans la lignée des romains, les peuples de l’Europe médiévale ne connaissent pas non plus le sucre, utilisant comme eux du miel pour leurs besoins sucrés. Il faudra attendre la fin du Moyen-âge, au XVème siècle, pour que certains pays européens commencent à importer du sucre par les nouvelles routes maritimes, mais c’est alors un plaisir réservé aux plus fortunés. Le XVIIème siècle connaît une grande popularisation du sucre de canne, qui est majoritairement importé des Caraïbes où sa production est facilitée par l’esclavage massif. Si le sucre vient avec l’esclavage, il vient aussi avec la modernité : avec par exemple l’invention de la machine à vapeur, la production se mécanise, et le marché croît. C’est enfin sous le règne de Napoléon qu’en raison du blocus anglais la culture "locale" de la betterave à sucre prend son essor. Ainsi vient l’avènement du sucre tel que nous le connaissons, c'est-à-dire blanc et raffiné (contenant plus de 99.8% de saccharose). Sa consommation s’intensifiera alors toujours plus, jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle, qui voit l’apparition du sucre dans une industrie agro-alimentaire florissante, avec la naissance du supermarché et les produits bien d’aujourd’hui (sodas, fast-food, confiseries).sucrerie%202.jpg

            Mais il est encore plus étonnant de voir que ce phénomène suit en fait un système d’évolutions bien plus large : le sucre vient avec le "progrès" de la modernité, le sucre vient avec la décadence des mœurs et l’oubli du spirituel, il vient avec le libéralisme institutionnel, il vient avec l’individualisme, il vient enfin régner en maître dans la société de consommation. Je ne dis pour l’instant pas que l’un soit cause ou conséquence de l’autre, je ne fais qu’énoncer un schéma historique incontestable, une suite de "coïncidences" en somme.

            Mais poursuivons nos observations par le tableau plus précis d’une époque particulière. Au Moyen-âge (du Vème au XVème siècle), la majorité de la population européenne est catholique pratiquante, et est donc sujette à un dogme qui réprime les excès, notamment le péché de gourmandise. (Je parle du christianisme car c’est la civilisation occidentale qui m’intéresse ici, mais il est certain qu’aucune religion ne prêche l’hédonisme et l’excès de biens terrestres.) Les seuls sucres consommés sont donc ceux des fruits et du miel, en quantité raisonnable donc, les pâtisseries étant par exemple réservées aux grandes occasions. L’homme, très souvent paysan, a un contact plus fort avec la nature : il effectue des  travaux agricoles et mange le fruit de sa terre ; son corps est plus robuste, il est mieux endurci que celui d’un homme moderne. Des famines, bien que plus fréquentes vers la fin de l’époque médiévale, se déclenchent parfois quand les récoltes se font mauvaises, et s’ensuivent généralement bon nombre de victimes. Cependant elles ont permis à la civilisation européenne de réguler sa croissance démographique, l’adaptant aux ressources naturelles. Ces périodes de disette ont de plus l’intérêt (si du moins on peut leur en trouver un) de renforcer le lien social, et de développer la solidarité au sein de la communauté. La nourriture est vue comme un bien précieux, et est respectée : pas de gâchis. Enfin, le processus de mondialisation n’est pas même entamé : le Nouveau Monde n’est encore qu’une terra incognita, les voyages se font majoritairement à petite échelle, et rares sont les biens (soie, épices, ivoire) qui sont importés d’Orient ; le commerce est essentiellement local et se fait de ville en ville. Le peuple se nourrit donc de produits locaux, du fruit de ses propres récoltes, et ne s’en porte pas plus mal.hamburger.JPG

            Faisons maintenant un bond en avant dans le temps et rendons nous au début du XXIème siècle, notre époque adorée. La société de consommation a déjà atteint son apogée, et commence peut-être même à décliner, stoppée par une crise de la mondialisation (avec notamment l’apparition du mouvement décroissant, sur lequel sera fait prochainement un article). Prisonnière des engrenages du capitalisme, la population se réfugie dans l’individualisme (bien que paradoxalement elle perde peu à peu son individualité et ses différences au profit du métissage général), et le manque de spirituel n’arrange pas les choses. L’homme, soit ouvrier à la chaîne, soit travailleur de bureau, n’a plus aucun contact avec la "Nature", qui a été supplantée par un environnement gris et aseptisé. Enfermé du matin au soir dans la sphère individuelle, il travaille et s’abrutit pour enrichir son supérieur et recevoir son salaire, ce qui lui permettra de consommer quelques gadgets, de s’offrir un divertissement de temps à autre pour éviter de penser, et surtout de payer de l’essence pour retourner travailler. Rien n’est de fait plus impersonnel que le système inhumain dans lequel nous avons le malheur de vivre : le citoyen "libre" ne travaille ni pour sa famille ni pour lui-même, il ne travaille pas pour répondre à des besoins naturels, mais en fait il travaille pour obtenir un salaire pour acheter sa pitance. Il n’est donc en fait qu’un esclave aveugle, un "serf", mais un serf avili, immature, incapable, ignorant et dépendant du système qui l’emploie.

            Sous le règne du supermarché, l’homme occidental ne vit plus que d’aliments artificiels, uniformisés, standardisés, stérilisés, et individualisés par une quantité démentielle d’emballages (dont nous polluons allègrement la surface de la Terre). Il voit, il touche à peine sa nourriture, il ne sait pas d’où elle vient, ni ce qu’elle est réellement, mais il s’en nourrit, parce que c’est "bon" ou parce qu’il a "faim", et c’est tout. Et c’est ce qui me ramène à mon sujet premier, le sucre ; car comment forcer le peuple à accepter ces aliments faux, ces aliments morts, si ce n’est en les mélangeant avec force sucres, sels, graisses et produits chimiques ? Il est effrayant de voir la composition des produits alimentaires dégénérés qui sont pourtant consommés quotidiennement par la populace. A tel point qu’il a fallu que des épiceries ou des marchés "biologiques" se développent et distribuent des produits en fin de compte normaux, mais que les prix exorbitants réservent aux "bobos" et compagnie.obésité.JPG

            Quant au sucre, il est tout simplement omniprésent : dans les plats "préparés", dans les boissons, les alcools, dans les hamburgers, les pâtisseries bon marché, et bien sûr dans l’effroyable quantité de confiseries multicolores dont les enfants aiment à s’empiffrer sous le regard bienveillant de leur(s) parent(s)…

            Le sucre joue également un rôle important dans la part d’hédonisme ambiant de notre société. En effet, avant de manger pour satisfaire ses besoins naturels les plus simples, l’homme occidental moderne mange pour stimuler son centre du plaisir. Il veut des aliments "forts en goût", qui lui titillent les papilles, il veut des aliments esthétiques et calibrés, des aliments "propres", où toute trace de leur origine naturelle a disparu. L’industrie agro-alimentaire répondant avant tout à la loi capitaliste du profit, elle utilise des quantités astronomiques de sucre pour rendre ses produits plus addictifs. Le sucre nous rabaisse à nos plus bas instincts, on ne peut plus s’en passer, c’est maladif. Dans un oubli total des valeurs chrétiennes de sobriété et de frugalité, l’occidental grignote, picore, et s’engraisse paisiblement. Strictement incapable d’obéir aux exigences d’un régime alimentaire sain, il préfère pour garder sa "ligne" avoir recours à des produits toujours plus dégénérés, à base de "faux-sucre" ou de graisse "allégée" ; en fait, le faux-sucre est au régime ce que le préservatif est à l’abstinence.

            Voici donc un constat bien terrifiant, mais qu’il est intéressant de faire depuis notre point de vue chronologiquement avancé. Il subsiste cependant une question : le sucre a-t-il participé à la décadence progressive de l’Occident, ou n’est il qu’une suite logique de cette dépravation du corps, de l’esprit et des mœurs ? Toujours est-il qu’il est réellement présent et qu’il fait partie intégrante de ce phénomène. Le sucre, le nouvel opium du peuple ? Non, la formule est trop usée et a perdu de son sens… Voyons plutôt le sucre comme un "indicateur" de décadence ; il est aujourd’hui au plus haut : il est temps d’agir.

UD

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30.03.2009

Un élu comme on n'en fait plus

Ce jour-là, 7 février 1595, Beaune s'insurge contre les Ligueurs


Degheyn%5CMarchez&portezlafoutchettejointeau.jpgDepuis longtemps odieuse aux populations, la Ligue ne se maintenait plus que par la terreur. Son chef, Mayenne, suivant sa propre expression, " s'engraissait de malédictions ", et ses lieutenants semblaient ne travailler qu'à rendre son nom impopulaire. La Bourgogne, une des provinces les plus éprouvées pendant cette longue guerre civile que le maréchal de Tavanes avait inaugurée ; la Bourgogne, épuisée d'hommes et d'argent tournait ses regards vers ce panache blanc qu'on disait être " toujours sur le chemin de l'honneur " et attendait une occasion favorable pour  s'y rallier.
Mais qui donnerait le signal ?
Parmi les villes de Bourgogne, Beaune, la première, osa le donner. Il est vrai qu'elle avait eu plus à souffrir que les autres encore.
Cette ville était alors gouvernée par le maître d'hôtel du duc de Mayenne, " M. de Montmoyen ", " Ayant, dit d'Aubigné, reconnu aux habitants un ferme désir de se rendre au Roy, Montmoyen fit une association avec eux, laquelle fut accompagnée de serments publiques de s'unir à leurs volontés. Pour rendre ces jugements plus solennels, il fit ses Pâques avec les principaux, pour jurer la main sur l'hostie. Mais, par une fraude de nouvelles intentions, il avait gagné le prestre à ne consacrer point... "
Maître du secret des Beaunois, Montmoyen demanda un renfort de trois cent hommes, et, ce renfort arrivé, il se mis à la rançonner sans merci.
La situation était critique... Mais Jean Belin, le maire, ne se découragea pas. Plusieurs tentatives infructueuses, les faubourgs détruits, les fortifications démantelées, la garnison renforcée ne purent lui faire abandonner son projet, certain qu'il était d'avoir avec lui tous les habitants.
Un nouveau plan de révolte fut donc organisé. " Le maire fit sonner le tocsin et, en mesme temps sauta dans la rue, arbora l'écharpe blanche, mit l'épée à la main et cria : " Vive le Roy ! ".

 

- Etrait de l'Almanach bourguignon 2006

MT

29.03.2009

Nietzsche et la Liberté

« MON IDÉE DE LA LIBERTÉ. — La valeur d’une chose réside parfois non dans ce qu’on gagne en l’obtenant, mais dans ce qu’on paye pour l’acquérir, — dans ce qu’elle coûte. Je cite un exemple. Les institutions libérales cessent d’être libérales aussitôt qu’elles sont acquises : il n’y a, dans la suite, rien de plus foncièrement nuisible à la liberté que les institutions libérales. On sait bien à quoi elles aboutissent : elles minent sourdement la volonté de puissance, elles sont le nivellement de la montagne et de la vallée érigé en morale, elles rendent petit, lâche et avide de plaisirs, — le triomphe des bêtes de troupeau les accompagne chaque fois. Libéralisme : autrement dit abêtissement par troupeaux... Les mêmes institutions, tant qu’il faut combattre pour elles, ont de tout autres conséquences ; elles favorisent alors, d’une façon puissante, le développement de la liberté. En y regardant de plus près on voit que c’est la guerre qui produit ces effets, la guerre pour les instincts libéraux, qui, en tant que guerre, laisse subsister les instincts antilibéraux. Et la guerre élève à la liberté. Car, qu’est-ce que la liberté ? C’est avoir la volonté de répondre de soi. C’est maintenir les distances qui nous séparent. C’est être indifférent aux chagrins, aux duretés, aux privations, à la vie même. C’est être prêt à sacrifier les hommes à sa cause, sans faire exception de soi-même. Liberté signifie que les instincts virils, les instincts joyeux de guerre et de victoire, prédominent sur tous les autres instincts, par exemple sur ceux du « bonheur ». L’homme devenu libre, combien plus encore l’esprit devenu libre, foule aux pieds cette sorte de bien-être méprisable dont rêvent les épiciers, les chrétiens, les vaches, les femmes, les Anglais et d’autres démocrates. L’homme libre est guerrier. — À quoi se mesure la liberté chez les individus comme chez les peuples ? À la résistance qu’il faut surmonter, à la peine qu’il en coûte pour arriver en haut. Le type le plus élevé de l’homme libre doit être cherché là, où constamment la plus forte résistance doit être vaincue : à cinq pas de la tyrannie, au seuil même du danger de la servitude. Cela est vrai physiologiquement si l’on entend par « tyrannie » des instincts terribles et impitoyables qui provoquent contre eux le maximum d’autorité et de discipline — le plus beau type en est Jules César ; — cela est vrai aussi politiquement, il n’y a qu’à parcourir l’histoire. Les peuples qui ont eu quelque valeur, qui ont gagné quelque valeur, ne l’ont jamais gagnée avec des institutions libérales : le grand péril fit d’eux quelque chose qui mérite le respect, ce péril qui seul nous apprend à connaître nos ressources, nos vertus, nos moyens de défense, notre esprit, — qui nous contraint à être forts... Premier principe : il faut avoir besoin d’être fort : autrement on ne le devient jamais. — Ces grandes écoles, véritables serres chaudes pour les hommes forts, pour la plus forte espèce d’hommes qu’il y ait jamais eue, les sociétés aristocratiques à la façon de Rome et de Venise, comprirent la liberté exactement dans le sens où j’entends ce mot : comme quelque chose qu’à la fois on a et on n’a pas, que l’on veut, que l’on conquiert... »

Friedrich Wilhelm Nietzsche, « Le Crépuscule des idoles », §38 Flâneries inactuelles.

UD

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28.03.2009

Les chrétiens d'Orient sacrifiés

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Eglise des Capucins, Beyrouth

Maronites, coptes, melkites, syriaques, arméniens, assyriens, chaldéens, grecs-orthodoxes, éthiopiens-catholiques, outre des catholiques et des protestants... Comment peut-on être un chrétien d'Orient ! se dit l'Occidental déchristianisé, assis sur sa Sécurité sociale et persuadé que le monde se limite à la béatitude démocratique. N'ont-ils pas, ces chrétiens, ce qu'ils méritent, c'est-à-dire le tort d'être divisés en trop d'Eglises aux noms étranges, quasi sectaires, probablement obscurantistes ? Existent-ils même, puisqu'ils ne passent jamais à la télévision, sauf pour Noël, à Bethléem, et que les écrivains ne s'y intéressent pas, à l'exception de Jean Rolin, qui a consacré aux chrétiens de Palestine, espèce rare, un livre, « Chrétiens », dans lequel le regard de l'écrivain était nu : un Européen les découvrait, ces chrétiens d'Orient dont on ne sait à peu près rien en Occident, avant tout parce qu'on n'en veut rien savoir.

Il se peut qu'ils soient morts politiquement entre 1975 et 1989 (avec la guerre civile du Liban), poumon de la chrétienté orientale. Respectés en Syrie, dans la paradoxale main de fer de l'alaouite Assad, ils sont menacés, brimés, exilés ou tués en Egypte, en Turquie, en Irak, où la cynique importation de la démocratie américaine entraîne des assassinats et un exode massif : plus de 200 000 chrétiens, sur 400 000, ont déjà quitté le pays.

En vain attend-on l'indignation des pleureuses d'Europe ou des Etats-Unis.Toute paix, même la pseudo-paix des braves, suppose un vaincu, lequel ne saurait être les juifs, ni les musulmans, ni même les Kurdes, qui ont retrouvé leur territoire. Est-il illégitime de penser, hors toute théorie du complot mais selon le mécanisme de la victime émissaire cher à René Girard, que ce seront les chrétiens, dans leur ensemble, qui seront sacrifiés sur l'autel de la paix au Proche-Orient ? La raison d'Etat suppose l'horreur sacrificielle. Et puis ces chrétiens relèvent, après tout, de la grande complexité asiatique. Ils maintiennent une foi si vive, si lumineuse, si traditionnelle qu'ils seraient la version insoupçonnée de l'intégrisme islamique. Nous autres, modernes, socialistes, francs-maçons, féministes, écologistes, agnostiques, laïques, qui avons depuis longtemps jeté aux orties ces croyances arriérées, n'avons-nous pas raison de mettre tout ça dans le même sac ?

En vérité, nous creusons notre propre tombe : le sort des chrétiens d'Orient est exemplaire de ce qui se passe quand on nie la dimension spirituelle du monde. L'invisible n'est pas uniquement une affaire de fantômes ni l'origine réductible à la seule génétique. Entrez dans une église d'Orient ; vous y entendrez ce que le silence des églises d'Occident vous cache : le bruissement des anges. C'est nous autres, Européens, qui, en ayant refusé d'inscrire dans la Constitution de l'Union le caractère chrétien de nos racines, rendons possible une éradication programmée, et déjà effective : vidée de ses chrétiens, soit de ses éléments souvent les plus instruits, les plus ouverts, les plus modernes, cette région du monde sera musulmane, à l'exception d'Israël. Nous nous renions : la mort des chrétiens orientaux est le signe non seulement de notre honte mais de la mort de notre civilisation. Ils meurent silencieusement de ce que nous ne voulons être chrétiens. Jean Rolin publie ces jours-ci un livre sur les chiens errants de par le monde : il se peut que ce soit une métaphore, inattendue, de notre condition. Nous autres, ex-chrétiens des contrées repues, nous sommes devenus les chiens errants de l'Occident

Richard Millet ( Paru dans le Point )

                                                                                                                                                                                                      MT

27.03.2009

Vous pensez qu'une dictature n'est plus possible ?

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Dennis Gansel dans son premier film à succès, « Die Welle », « La Vague », pose cette question : "une nouvelle dictature pourrait elle émerger à nouveau ?" ; et nous montre un professeur qui, dans un but pédagogique, tente de reconstituer un régime autocratique à l’échelle d’une classe sous la forme d’un étrange jeu de rôle, et devient rapidement le "Führer" de ses élèves. En effet le projet fonctionne au-delà de ses espérances, et dérape. On suit tout au long de ce film un groupe de jeunes adolescents un peu perdus, qui vont, portés par l’instinct de masse, se plier aux volontés de ce maître, et même plus…

Le réalisateur nous montre se développer, dans le terreau fertile d’une jeunesse en quête de repères, un amalgame de fascisme et de nazisme, les références à cette période ne manquant pas (on notera le professeur de sport, discipline favorite d’Hitler, et la jeune fille qui se prend pour Sophie Scholl). L'ambiance est assez oppressante, et ce film fait indubitablement froid dans le dos. On pourrait cependant lui reprocher une intrigue trop prévisible voire caricaturale à certains moments, et une mise en scène souvent trop lourde, trop démonstrative (avec par exemple une fin sans ambiguités) ; ce qui entraîne une simplification abusive des mécanismes d'apparition d'une dictature : on a parfois du mal à y croire.

Ce film n’en reste pas moins une expérience très forte, assez bouleversante quoi qu’on puisse dire. On notera enfin une BO de bon vieux rock assez plaisante, des acteurs exceptionnels quoique peu connus, le tout donnant lieu à des scènes et des plans très esthétiques. Tiré d’un roman culte en Allemagne, ce film est dans la vague de renouveau du cinéma allemand, qui de « Good Bye, Lenin ! » à « La Vie des autres » reprend ses titres de noblesse. Une histoire impressionnante, un film à voir.

UD

 

26.03.2009

Une nuit de printemps

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Le ciel est pur, la lune est sans nuage :
Déjà la nuit au calice des fleurs
Verse la perle et l'ambre de ses pleurs ;
Aucun zéphyr n'agite le feuillage.
Sous un berceau, tranquillement assis,
Où le lilas flotte et pend sur ma tête,
Je sens couler mes pensées rafraîchies
Dans les parfums que la nature apprête.
Des bois dont l'ombre, en ces prés blanchissants,
Avec lenteur se dessine et repose,
Deux rossignols, jaloux de leurs accents,
Vont tour à tour réveiller le printemps
Qui sommeillait sous ces touffes de rose.
Mélodieux, solitaire Ségrais,
Jusqu'à mon coeur vous portez votre paix !
Des prés aussi traversant le silence,
J'entends au loin, vers ce riant séjour,
La voix du chien qui gronde et veille autour
De l'humble toit qu'habite l'innocence.
Mais quoi ! déjà, belle nuit, je te perds !
Parmi les cieux à l'aurore entrouverts,
Phébé n'a plus que des clartés mourantes,
Et le zéphyr, en rasant le verger,
De l'orient, avec un bruit léger,
Se vient poser sur ces tiges tremblantes.

 

                                                                François-René De Chateaubriand

 

25.03.2009

"Das Deutschlandlied", allemand ou nazi ?

          

           Das Deutschlandlied ou Das Lied der Deutschen, en français le Chant de l'Allemagne ou le Chant des Allemands, est à l’origine de l’hymne national allemand d’aujourd’hui. Revoyons brièvement l’historique de ces trois célèbres couplets : deutschlandlied.JPG

En 1797, Joseph Haydn, s’inspirant très certainement de l’hymne du peuple croate, écrit l’hymne de l’empereur Gott erhalte Franz, den Kaiser pour l’empereur allemand Franz II. Ceci constituera plus tard la mélodie de l’hymne national allemand. Et c’est après en Août 1841 que le Deutschlandlied sera écrit par August Heinrich Hoffmann von Fallersleben. Il est composé de trois couplets, que vous retrouverez ci-après. Ce chant avait à l'origine une connotation révolutionnaire et libérale, prônant une Allemagne unie ; et c’est en ce sens qu’on peut comprendre l’expression Deutschland über alles : comme une invitation à faire passer le projet commun d’une nation avant les intérêts régionaux des seigneurs. Le 11 Août 1922, sous la République de Weimar, le Chant de l’Allemagne est adopté comme hymne national, et ce dans son intégralité. Arrive en 1933 le parti nazi au pouvoir, qui n’utilise plus que la première strophe, réinterprétée avec une vision impérialiste (En effet les fleuves évoqués dans la première strophe suggèrent une aire beaucoup plus large que celle de l’Allemagne actuelle). Cette première strophe était alors suivie du Horst-Wessel-Lied, qui fut l’hymne officiel des SA. En 1945, l’Allemagne vaincue est occupée par les Alliés, qui interdisent le Chant des Allemands dans sa totalité. Ce n’est qu’en 1952 que, suite à un échange de lettre entre le chancelier Konrad Adenauer et le président Theodor Heuss, la troisième strophe (uniquement) est réhabilitée comme hymne national pour les grandes occasions, mais sans que ce soit inscrit réellement dans la loi. Il faut attendre 1990 pour que la Constitution considère ce chant comme l’hymne national, cette fois dans son intégralité. Mais peu après en 1991, avec la Réunification et l’entrée de la RDA dans la RFA, seule la troisième strophe (plus la mélodie de Haydn) est conservée, les deux autres étant considérées comme "trop nationalistes".

Ce chant, ou plutôt la première strophe, est alors associé aux idées nazies, à tort quand on connaît sa signification première, et rejoint la catégorie "politiquement incorrect". Chanter les deux premières strophes n’est pas interdit (contrairement au Horst-Wessel-Lied qu’on ne peut ni chanter, ni fredonner, ni siffloter, ni même reprendre en changeant les paroles), mais ils ne sont pas considérés comme constituant l’hymne national, et c’est injustement associé par l’opinion publique à du néo-nazisme… Pour ne citer qu’un exemple de ces réactions, une anecdote récente : Lors de l’Euro 2008, pendant le match Autriche-Allemagne (0-1) le 16 Juin, la chaîne de télévision suisse SRG diffuse accidentellement en sous-titre le texte du Deutschlandslied complet pendant l’hymne national. Tollé de l’opinion publique, particulièrement en France où la chaîne TF1 "oublie" de parler des deux dernières strophes, et dit je cite : "Quand une télé suisse confond hymne allemand et hymne nazi". Ainsi ce chant, pourtant partie intégrante de la culture allemande, et écrit près d’un siècle avant la Seconde Guerre Mondiale, est maintenant totalement tabou, sauf peut-être la troisième strophe, où l’esprit patriotique est le moins présent, et l’esprit libéral prédominant.

Voici à présent les paroles de cet hymne (dans son intégralité bien sûr). A gauche le texte allemand originel, et à droite une traduction approximative made by wikipedia. Je vous invite également à écouter le chant lui-même, qui est très beau ; vous n’aurez qu’à lancer le petit lecteur en dessous des paroles pour écouter le fichier mp3 que j’ai trouvé pour vous :

 

Deutschland, Deutschland über alles,
über alles in der Welt,
wenn es stets zu Schutz und Trutze
brüderlich zusammenhält.
Von der Maas bis an die Memel,
von der Etsch bis an den Belt,
Deutschland, Deutschland über alles,
über alles in der Welt!

Deutsche Frauen, deutsche Treue,
deutscher Wein und deutscher Sang
sollen in der Welt behalten
ihren alten schönen Klang,
uns zu edler Tat begeistern
unser ganzes Leben lang.
Deutsche Frauen, deutsche Treue,
deutscher Wein und deutscher Sang!

Einigkeit und Recht und Freiheit
für das deutsche Vaterland!
Danach lasst uns alle streben
brüderlich mit Herz und Hand!
Einigkeit und Recht und Freiheit
sind des Glückes Unterpfand;
blühe im Glanze dieses Glückes,
blühe, deutsches Vaterland.

Allemagne, Allemagne avant toute chose,
avant tout chose au monde,
quand sans cesse, pour sa protection et sa défense,
fraternellement elle est unie.
De la Meuse jusqu'au Niémen,
de l'Adige jusqu'au Petit Belt,
Allemagne, Allemagne avant toute chose,
avant toute chose au monde !

Les femmes allemandes, la fidélité allemande,
le vin allemand et le chant allemand
doivent dans le monde conserver
leur belle et ancienne sonorité,
nous enthousiasmer pour des actes nobles,
toute notre vie durant.
Femmes allemandes, fidélité allemande,
vin allemand et chant allemand !

Unité, droit et liberté
pour la patrie allemande !
Tendons tous vers cela
fraternellement, avec le cœur et la main !
Unité, droit et liberté
sont le gage du bonheur ;
Prospère dans l'éclat de ce bonheur,
Prospère, patrie allemande. (bis)

 
podcast
Sources : de.wikipedia.org ; fluctuat.net ; zeit.de ; tf1.lci.fr ; airmp3.net

UD
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24.03.2009

Identité renaissante

Voici l’accroche figurant au début de l’Almanach bourguignon de 2003, de Jean-François Bazin et Gérard Curie, personnages très attachés à la culture bourguignone. Il s'agit d'un texte séduisant à l'approche assez identitaire, et au style toujours bonne enfant. C’est avec plaisir que nous vous invitons à lire cet apologue de l’idée régionale :

 

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« Un long fleuve pas si tranquille que çà …



La Bourgogne a été un royaume, un duché, une province. Elle a contribué de mille façons à la civilisation européenne. Elle est fière de porter son nom.

Placée par la Révolution sous la guillotine, la Bourgogne disparut alors au profit des départements. Pendant deux siècles, elle intéressa seulement les géographes, les historiens, les cuisiniers, les folkloristes …

La renaissance de l’idée régionale durant la seconde moitié du XXe siècle fit revivre la Bourgogne. Comme s’il s’agissait d’une douix, ces sources bourguignonnes nées du long parcours souterrain d’une rivière heureuse de s’ébrouer enfin et soudain au soleil.

Après 200 ans, on nous a rendu notre carte d’identité. Nous en sommes heureux et la tenons fermement en main, cette identité.

On parle périodiquement, et ces temps-ci encore, de dissoudre la Bourgogne dans on ne sait quelle « grande région » qui la ferait à nouveau disparaître. La Bourgogne est déjà plus vaste que la Belgique. Que voudrait-on encore ?

Nous y sommes résolument hostiles. Non pas par attachement sentimental à une vision passéiste, mais parce que la Bourgogne, si longtemps présente dans l’Histoire, a droit à la vie. Sous son propre nom et telle qu’elle est. Tous les pays européens raisonnent ainsi.

Disons le nettement : nous sommes et resterons Bourguignons. Centrestiens ? Merci beaucoup ! »

Jean-François Bazin et Gérard Curie



MT

23.03.2009

La Tarasque

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Connaissez-vous la fabuleuse histoire de la Tarasque ? Cette créature apocalyptique est issue des légendes médiévales de Provence. Il s’agissait d’un monstre amphibie, qui était si gigantesque et si puissant qu’il terrorisait toute la population du village à côté duquel il avait élu domicile. Il ravageait le pays, dévorant les bétails et détruisant les maisons. C’est Sainte Marthe qui seule sera capable de la dompter et de ramener la paix dans la contrée. J’ai choisi d’en parler, car cette créature est comme vous pourrez le voir assez proche de notre mascotte la Vivre (bien que plus terrifiante), faisant également l’occasion de festivités chaque année à Tarascon, généralement le 29 Juillet (jour de la Sainte Marthe). C’est en me promenant dans les étagères de mon grand-père que j’ai déniché un relativement vieil ouvrage de contes et de légendes provençales, dont j’ai extrait et recopié le conte de la Tarasque pour vous le faire connaître. Le texte que j’ai choisi est d’inspiration chrétienne, et vous replongera à l’époque des persécutions, des martyrs et des saints. A présent bonne lecture, car le voici :

« Le Léviathan se sentait encore en pleine force. Il n’était pas très vieux puisqu’il n’avait guère plus de mille ans, et toute la colère que l’Eternel avait mise jadis dans son sang continuait d’y bouillonner furieusement.

La terreur habitait autour de ses dents. Son corps était semblable à des boucliers d’airain fondu : il était couvert d’écailles pressées, si étroitement jointes que le moindre souffle n’eût pu y passer. Ses yeux étincelaient comme la lumière du soleil levant. Du fond de sa gueule sortaient de brûlants éclairs, et des fumées montaient de ses narines ; son haleine aurait allumé des charbons. Son cœur était dur comme une enclume, et la foudre serait tombées sur lui sans faire remuer ses membres d’un côté ni de l’autre. Il se riait des épées, des lances et des cuirasses. Il marchait sur l’or comme sur la boue, et les gouffres où il passait blanchissaient comme de la cendre.

Mais après des siècles de puissance et d’orgueil, il devint inquiet soudain. Ce fut lorsque saint Jean commença d’annoncer la venue prochaine du Christ. Le Léviathan comprit que la vieille Loi par laquelle il régnait allait voler en pièces, et qu’une Loi nouvelle lui ôterait son empire : la vengeance de Dieu ne voulait plus de lui pour allié.

Dans le même temps, les monstres qui vivaient dans les terres maudites de Judée, entendant résonner parmi les pierres et les épines la voix de saint Jean, furent saisis d’une crainte égale à celle du Léviathan : les licornes impétueuses, les sirènes du désert, les affreuses sirènes aux pieds d’oiseaux qui vivent dans les rochers et la poussière, les onocentaures furieux qui ont un buste de guerrier sur le corps d’un âne sauvage, les satyres aux flancs de bois rugueux, aux gosiers de corne, les funèbres lamies, les dragons, tous s’enfuirent soudain de la Terre sainte.

Le Léviathan remonta en grondant vers le nord, et ne s’arrêta que dans les hautes montagnes qui s’entassent au centre de l’Asie mineure. Ce pays était peuplé de Gaulois qui l’avaient conquis depuis deux siècles, et on l’appelait d’après leur nom la Galatie d’Asie. Farouche, le Léviathan s’y retira pour y attendre la mort. Mais auparavant, il aurait voulu perpétuer sa race, en laissant après lui un monstre qui fit du mal aux hommes.

Un jour, dans ces montagnes, il rencontra… faut-il tout dire ? C’était une bête si horrible, celle-ci, que le bruit et la mémoire même de son nom sont tombés dans les ténèbres, car il secouait d’épouvante les plus hardis : nommer la Bête, c’était presque la faire apparaître. Encore aujourd’hui, les seuls qui pensent à elle, les Provençaux, n’osent l’appeler que sous un nom qui heureusement n’est pas le vrai, la Bounge.

Une vipère gigantesque. En guise d’yeux, elle montrait sur son front osseux un trou livide, où les plus de sa peau retenaient une escarboucle. Quand elle se baignait, elle déposait sur la rive son œil de pierre étincelante, et devenait aveugle jusqu’au moment où, sortant de l’eau, elle le reprenait. Elle était d’une sauvagerie merveilleuse, et ne voulait frayer avec aucun animal, pas plus qu’avec les hommes. Si un fou la pourchassait, elle lâchait sur lui un jet d’ordure enflammée, à la fois raide comme un dard et liquide comme la boue ardente des volcans, qui s’étendait sur un arpent de long, et réduisait en cendres les corps vivants, les armes et les pierres.

Elle vieillissait donc solitaire, elle aussi. Le Léviathan profita d’un jour où la Bounge se baignait dans un immense lac salé nommé Tatt pour lui dérober son escarboucle. Il se jeta sur la bête aveugle, lui mordit la nuque, lui tordit les reins, et l’entraina avec lui. Les eaux du Tatt frappées d’horreur refluèrent en vastes houles sur les rives. Telles furent les noces du Léviathan et de la Bounge.

Treize mois plus tard naissait un monstre nouveau, qui en quelques jours grandit de façon démesurée, au point d’effrayer ses parents. Il avait la tête fauve d’un lion, avec le mufle fendu en croix d’une crevasse sanglante. Ses dents étaient aigües comme des glaives. Sur son coup se hérissait une crinière noire et brillante qu’il secouait en gonflant la nuque : et alors, sans qu’il ouvrît la gueule, il sortait de cette chevelure des rugissements mortels. De la tête à la queue, les os de son échine semblaient crever sa peau écailleuse et se dressaient comme cent fers de hache. Ses flans palpitaient ainsi que des voiles de navire tourmentées par la rafale. Ses six pattes tordues portaient des ongles d’ours, qui claquaient et grinçaient sur le sol. Loin derrière son ventre blême serpentait une queue qui aurait semblé celle d’un aspic, vive et jaillissante, si elle n’eût été à sa racine grosse comme la taille d’un homme, et aussi longue qu’un tronc de cèdre.

Sa force était plus grande que celle de douze éléphants de guerre attelés ensemble. Mais c’est un grand bonheur que le Léviathan et la Bounge furent âgés et tristes quand ils donnèrent le jour au nouveau monstre ; sans cela, il aurait dévoré la terre. Il fut pourtant presque aussi terrible que ses parents. Les Gaulois d’Asie l’appelaient dans leur langue Tharrascouros ; et sans rien en savoir, à mille lieues de là, quand cette bête fut venue en Occident, les Gaulois de Gaule, dont la langue est presque la même, devinèrent aussi qu’il fallait l’appeler Tarasque.

Or il advient que la Tarasque, à peine adulte, prit en haine son pays d’Asie, les eaux Tatt, et ses propres parents. Elle descendit furieusement du haut des montagnes Galates, et se jeta dans la mer. Elle nagea vers le soleil couchant, et sur son passage elle faisait bouillir le fond de la Méditerranée comme l’eau d’un chaudron.

Quand elle arriva au large des côtes provençales, elle sentit parmi les flots salés une force aussi farouche que la sienne s’opposer à son élan et l’envelopper d’une étreinte glacée. C’était le Rhône, le Rhône qui au sortir ses bouches labourait largement le limon des gouffres marins avant de consentir à s’arrêter. Du haut des Alpes, les glaciers et les champs de neige précipitaient dans les vallées des torrents qui se chevauchaient et s’écrasaient les uns sur les autres.

Irritée de cette résistance, la Tarasque remonta vers la surface : elle fendit les masses froides qui du haut de l’estuaire croulaient sur elle. Elle s’élança vers le nord, et d’énormes bourrelets d’eau venaient crever en tumultes sous le mistral qui écorchait le fleuve. Des nappes troubles déferlaient au loin sur les campagnes inondées, battant les murs des maisons ; des paquets d’écumes allaient s’échouer dans les roseaux secoués, pleins de rudes bruissements.

Mais à mesure que la Tarasque dévorait l’espace liquide avec la violence d’un raz-de-marée, sa colère diminuait ; elle se prenait à estimer le Rhône, cet adversaire courageux et sans repos. Elle finit par se lasser de ce jeu sauvage, et satisfaite d’avoir conquis dix lieues sur le fleuve, elle gagna les marais étalés sur la rive orientale, et y établit désormais sa demeure.

En ce temps là, une immense forêt couvrait les deux bords du Rhône entre Avignon et Arles. Les gens du pays l’appelaient Nerluc, c'est-à-dire la Noire-Forêt ; car elle était faite de chênes verts au feuillage si foncé, et si confusément entre leurs énormes troncs se pressaient les fourrés de lentisque et de cade, qu’une nuit perpétuelle régnait là-dessous.

Ça et là seulement les arbres faisaient place à des bras du Rhône, vivants ou morts, à des étangs innombrables, à des prairies mouvantes qui flottaient sur la vase. Le monstre amphibie se plaisait dans ces herbages. Il mangeait le foin comme vingt bœufs ; et il engloutissait du même coup toutes les bêtes des champs qui venaient s’y ébattre.

Il dormait sous les opaques ramures, dans le secret des roseaux et dans les lieux humides. Les ombres couvraient son ombre, et les saules des îles l’environnaient. Joyeux et sans étonnement, il se disait : « Quand je voudrai, je boirai le fleuve ! » et il se promettait que le Rhône viendrait couler dans sa gueule.

En attendant, il remplissait de son corps énorme les bras du fleuve qui lui plaisaient, et faisant refluer les eaux il obstruait toute navigation. Dans les bassins plus profonds, quand il avait plongé pour fouiller la fange, il remontait si soudainement à fleur d’eau, parmi des remous épais et troubles, qu’il faisait chavirer les barques. Il mettait ses pattes sur les plus gros bâtiments et les engloutissait, ou bien il les broyait entre ses mâchoires affreuses. Il poursuivait les naufragés dans l’eau et sur les rivages, où il traînait avec un bruit de torrent son ventre flasque.

Il pourchassait les troupeaux et les bergers ; et parfois, même, jusque sous les murs du bourg fortifié de Jarnègues, autour duquel s’écartait la forêt, en bordure du Rhône. Le raclement de ses écailles sur les galets annonçait son approche aux habitants terrorisés : « La Tarasque ! La Tarasque ! »

tarasque.JPGDu haut des portes, les gardes hésitants lui lançaient des flèches, des javelots, précipitaient sur son dos leurs masse d’armes, et tout ce qu’ils avaient sous la main. Mais la Tarasque méprisait le fer comme des feuilles mortes, et l’airain comme un bois pourri ; les pierres de la fronde et les boulets des balistes étaient pour elle de la paille sèche qui vole.

Nul, bien entendu, n’aurait songé à l’affronter dans son domaine, les bois ou les marais. Et l’on n’imaginait point quelle ruse pourrait venir à bout de se malice.

Soudain, au bout de sept ans, on cessa de la voir. Pendant tout un mois, les pauvres hommes se crurent débarrassés d’elle par miracle. Cependant, un beau jour, dans un des marécages favoris de la Tarasque, un chasseur égaré sentit une affreuse odeur : bientôt il vit sur l’herbe jaunie et comme cuite une dépouille gigantesque, toute plissée, noirâtre : on eût dit un amas de loques en décomposition. Joyeux, il  planta son épieu, pour insulter l’ennemie morte et prendre sa revanche des longues angoisses passées. Mais le fer ne fit que crever une peau vide, sans résistance, comme dans de l’eau, en soufflant. C’était la mue de la Tarasque, qui venait de faire peau neuve, et courait déjà la campagne, fière et affamée.

­– Il aurait fallu, pensa l’homme, profiter de sa fièvre, et l’attaquer pendant qu’elle était malade. Trop tard maintenant.

Les habitants attendirent avec impatience la prochaine mue, bien décidés à battre la campagne dès qu’une nouvelle disparition de la Tarasque annoncerait qu’elle allait quitter sa vieille peau. Il fallut laisser passer encore sept ans. Mais quand ils découvrirent le marécage où avait lieu la métamorphose, ils ne purent s’approcher de la bête en travail, si effroyables étaient la chaleur et la puanteur dégagées par sa fièvre : ils en seraient tombés morts. Ils durent regarder de loin la Tarasque se tordre et se débattre pendant huit jours, se traînant à peine dans d’affreux efforts, battant de ses replis la boue qui tremblait, et remplissant l’air de rauques grondements. Alentour, des fumées lentes montaient de l’herbe et des arbres, empoisonnés par son mal.

Pourtant la vue de ce grand monstre si longtemps cloué au sol humide donné une idée aux spectateurs. Il y avait non loin d’Avignon, dans es marais de la Sorgue, un lieu désert appelé le Thor, où s’étendait une nappe de boue si tenace qu’elle engloutissait tout ce qui s’y posait, lièvres au pas léger, oiseaux, ou feuilles tombées. Les pierres lancées par jeu s’y enfonçaient avec une lenteur terrible et sûre. Si un homme, s’écartant du chemin, y aventurait le pied ou le poing, la boue lui suçait le bras, la jambe, le corps entier, l’avalant comme si un attelage de bœufs le tirait avec des cordes. Il fallait en toute hâte couper à la hache bras ou jambe, pour sauver le malheureux de cette boue infernale. Plus tard, l’intervention de la sainte Vierge devait faire disparaître ce champ d’enlisement, et les gens du voisinage, par reconnaissance, élevèrent à cette place même l’église Notre-Dame qu’on y voit encore.

Les Gaulois de Nerluc pensèrent donc qu’ils pourraient diriger la Tarasque vers ce lieu de perdition, en liant à des piquets, espacés le long du chemin, des chiens, des chèvres, des ânes, qu’elle dévorerait l’un après l’autre, attirée de proche en proche par leurs cris de terreur. Quand elle arriverait au champ de boue, elle y trouverait un dernier appât, placé au centre du bourbier gluant : un jeune taureau de Camargue qu’on aurait fait glisser là, et qu’on maintiendrait en l’air par quelque engin.

Il suffisait de tendre un câble entre deux grands pins fourchus, enracinés en terre ferme sur l’un et l’autre bord. Pour lancer ce câble, voici ce qu’on fit. Au pied de l’un des pins se campa un frondeur. Il fit tournoyer sa fronde, et lança par-dessus le champ de boue une pierre qui s’envola en bourdonnant. Derrière elle se courbait dans l’air une ligne blanche et tremblante : c’était un fil de lin attaché au projectile qui l’entraînait. A peine tombée sur l’autre rive, la pierre fut ramassée, et le fil qui flottait mollement dans l’espace fut tendu avant d’avoir effleuré la boue. Ensuite on le fit passer dans la fourche de chacun des pins, et en tirant l’une des extrémités on hala d’un arbre à l’autre une longue amarre de pêcheur, qui supportait en son milieu un taureau mugissant.

La Tarasque, alléchée par les proies offertes, ne fut pas longue à parvenir jusqu’au Thor. Mais hélas, avertie par sa malice diabolique, elle s’arrêta au bord du terrain mouvant. D’un coup formidable de sa queue, elle faucha le pin le plus proche qui tomba dans le bourbier et fut englouti tout entier en quelques minutes. Pendant ce temps, la bête avait saisi le câble entre ses mâchoires et tirait dessus avec la force d’une avalanche. On vit alors une chose inouïe : pour la première et la dernière fois au monde, le gouffre du Thor lâcha sa proie. Le taureau, déjà à demi enseveli, émergea lentement de son tombeau visqueux, et glissa sur la fange comme une anguille harponnée. Quand il fut sur l’herbe sèche, la Tarasque le dévora, tout barbouillé de limon comme il était. Puis elle s’en retourna vers le Rhône.

Les habitants de la Noire-Forêt, désespérés, regagnèrent leurs hameaux ou le bourg de Jarnègues. Et leur malheur dura encore pendant de longues années : jusqu’à l’arrivée de sainte Marthe en Provence.

Sainte Marthe, après la mort de Jésus, avait échappé par miracle aux premières persécutions. En compagnie de sa sœur Marie-Madeleine et de son frère Lazare, de Marie Jacobé, de Marie Salomé, des servantes Marcelle et Sara, les bourreaux l’avaient lancée en pleine mer sur une barque sans rames ni voiles, sans gouvernail, toute crevassée. Ils n’avaient ni pain ni eau et leur mort était certaine.

Mais Lazare le ressuscité dépouilla ses épaules du linceul de mort qu’il portait toujours en souvenir de Jésus ; Marthe et Madeleine le déployèrent à la brise, et le pauvre esquif glissa à fleur d’eau comme un alcyon. Des anges chantaient dans l’air, et à les ouïr les fugitifs se sentaient soulagés de toute faim et de toute soif.

Au bout de sept jours, ils arrivèrent en vue des îles Stoechades, qui depuis ont formé la Camargue. La barque décrivit une courbe gracieuse vers le nord. Son sillage, en ralentissant peu à peu et se brisant à l’approche de la plage, traça sur l’eau calme une route de satin azuré. De nos jours encore, quand le temps est serein, on voit frissonner à la surface de la mer de longues écharpes de moire bleue qui rappellent l’arrivée de la barque providentielle : on appelle cela le chemin des saintes. La petite troupe prit pied sur le sable en un lieu qui, par la suite, eut nom : les Saintes-Maries de la Mer, en l’honneur de Marie-Madeleine, Marie Jacobé et Marie Salomé, et de leur servante Sara l’Egyptienne, qui devint la patronne des Bohémiens.

Ils passèrent la nuit sous le porche d’un temple, couchés à même la pierre. Le lendemain, ils se préparèrent. Sainte Marthe, avec sa servante Marcelle, se mit à remonter la vallée du Rhône, prêchant dans les campagnes et dans les bois. C’est alors que les malheureux habitants de Jarnègues et des hameaux d’alentour, voyant sa sainteté et connaissant les miracles opérés par ses compagnons, la supplièrent de les délivrer du monstre qui les terrorisait.

Marthe, émue de leurs prières, entra dans la Noire-Forêt. Elle avançait, seule, sans autre défense que sa robe blanche. Et ses petits pieds nus se posaient légèrement sur les pierres, les épines et la boue, sans en être ni blessés ni souillés. Guidée par le bruit retentissant que faisait au loin la Tarasque, elle découvrit sans peine son chemin dans les bois, et trouva la bête qui achevait de dévorer sa proie, un jeune poulain sauvage échappé de Camargue.

Quand la Tarasque vit Marthe, nouvelle victime offerte, elle mugit avec une joie épouvantable. Elle se dressa sur ses pattes de derrière, dont les griffes d’ours labourèrent le sol. Sa queue, en battant d’impatience, fit écrouler un amas de rochers dans un nuage de poussière. Elle se rua vers Marthe, et le sol tremblait sous le poids de son corps. Son mufle de lion dégouttait de sang par toutes ses SL373191.JPGcrevasses, et riait.

La jeune fille alors leva la main et présenta la croix à la Tarasque. L’élan monstrueux de la bête se brisa, comme une vague contre des falaises : la Tarasque s’arrêta en tressaillant, clouée au sol. Elle pantelait, tout son corps semblait bouillonner. Sainte Marthe leva encore la main, et lui jeta de l’eau bénite. La fièvre folle de la bête s’éteignit comme une eau écumante qui retombe et s’étale.

Sainte Marthe dénoua sa ceinture couleur de mer paisible ; elle la prit par les deux bouts et la fit doucement voler en avant, à la façon de l’écuyer qui passe la bride au cheval. La Tarasque baissa la tête, et par-dessus sa crinière ténébreuse la ceinture bleue retomba sur son coup. Elle se laissa lier, et plus douce qu’un agneau, elle suivit sainte Marthe qui souriait.

La belle enfant et le monstre sortirent de la forêt et entrèrent dans le bourg de Jarnègues par la porte fortifiée, grande ouverte. Les habitants, d’abord effrayés, se rassurèrent vite et poussèrent des cris de joie en bénissant la sainte qui les avait sauvés. Quand la Tarasque fut rendue sur la place, et comme ils n’avaient plus rien à craindre et qu’elle était laide, ils lui jetèrent de grosses pierres pour l’assommer, et la percèrent de coups de lance. Elle mourut sans se défendre, ses prunelles ardentes fixées sur sainte Marthe. Elle semblait la boire des yeux.

Sainte Marthe pleura en voyant s’éteindre la flamme silencieuse de ces regards. Elle pleura, puis elle pardonna aux gens leur colère parce qu’ils avaient beaucoup souffert.

Depuis ce jour-là, Jarnègues prit le nom de Tarascon. Sainte Marthe fonda dans la ville une basilique en l’honneur de la Vierge. Plus tard, elle y fut ensevelie, et après sa mort fit beaucoup de miracles. »

Source : « Contes et Légendes de Provence » d’André Pézard, aux éditions Fernand Nathan, 1961.

U.D.

22.03.2009

Le mal médiéval

angelus.jpg Ce qui est mal est moyenâgeux. Ce qui est médiéval est déprécié.

Mais quand arrêtera-t-on de dénigrer notre histoire, notre héritage ? Il apparaît que le Moyen-âge, l’Ere Moyenne, la période, en somme, de la fin du Ve au XV e siècle soit celle que l’on méprise le plus aujourd’hui. Nous tenterons de montrer ici comment et pourquoi cette part de notre passé est méprisée et rejetée.

Qui n’a jamais entendu d’un quelconque divulgateur d’opinion, comme un journaliste ou un enseignant : « cette pratique est moyenâgeuse. » ? Je m’insurge contre ces clichés populairement répandus dont profite l’intelligentsia occidentale !


Il y a peu, j’entendais parler des femmes battues en Espagne, et une âme parfaitement éclairée et cultivée avait plaisir à rapporter cette pratique au Moyen-âge chrétien espagnol. Mais elle ignorait manifestement que l’image de la femme était très certainement plus valorisante à cette période que dans la société capitaliste nihilisante, où l’on a besoin de la dénuder et de la violenter pour la désirer. La femme était respectée en tant que femme autant qu’elle pouvait respecter l’homme, sinon davantage. Elle pouvait, dans l’Europe chrétienne médiévale, exercer un métier, n’en déplaise à la pensée dominante. Les femmes participaient activement à la vie économique. Par exemple, en ville, dans le petit commerce d'alimentation, les femmes étaient majoritaires. Il n’était pas rare de trouver des femmes couturières ou tavernières. Un autre exemple est étonnant : lorsque le seigneur partait en guerre, sa dame, la châtelaine, avait souvent pour devoir de protéger et d'adminstrer le domaine et les gens.


Mais au delà de ces exemples qui ne font pas règle par définition, on peut dire que l’homme avait tout à perdre à mépriser la femme puisqu’il avait conscience qu’elle a un rôle primordial à jouer dans la communauté. Un rôle magnifique : celui de porter au monde des enfants et de les élever, soit assurer la pérennité de son sang. Ainsi les féministes, qui ne sont que la face immergée d’un iceberg de décadence culturelle auront beau jeu de s’insurger contre la nature-même de la femme, car ils nient que la femme est différente de l’homme et n’a pas le même rôle à jouer dans la société, ce qui n'a jamais voulu dire qu'elle lui est inférieure.


Mais d’où viennent donc ces fausses idées de la place de la femme au Moyen-âge ? En vérité, l’image de la femme comme devant n’être que soumise et enchaînée au foyer est héritée d’une conception bourgeoise, déjà amorcée avec le changement qu’a pu connaître la noblesse sous l’Ancien Régime, puis finalisé au XIXe siècle. Il n’y a qu’à comparer le rôle de Mme de Rênal de la Pommeraye dans le Rouge et le Noir de Stendhal et celui de la figure mythique d’Iseult, qui a marqué l’imaginaire de l’amour courtois dans lequel la femme désirée est idéalisée.

 

D’autres clichés sont parfaitement ridicules : « Les gens au Moyen-âge ne se lavaient jamais. » Cette croyance populaire est grotesque. On prenait des bains même chez les plus humbles. D’ailleurs des sources historiques attestent la présence de bains publics à Paris (que l'on appelait alors étuves) au XIIe siècle. Le paraître était de plus très important, ainsi par exemple, au XIV e siècle, se promener en ville sans couvre-chef était très mal venu. On reconnaissait la richesse et le bon goût d’un homme à ses atours, comme à toute époque.

L’hygiène s’est en revanche radicalement dégradée à partir de la Renaissance. Louis XIV n’est-il pas le roi qui ne prit que deux bains en un an ? On se parfumait à sa cour pour couvrir des odeurs peu agréables. La santé publique s’est en vérité dégradée avec l’avènement des grandes villes et la surpopulation, donnant lieu à des épidémies. Encore une sublime vérité si simple à faire apprécier de l’appétit populaire, avide de trivial : « le seigneur avait droit de cuissage, il avait donc droit de s’emparer de la jeune mariée innocente et immaculée lui appartenant. » Ceci est encore parfaitement grotesque. En réalité le droit de cuissage signifie que le seigneur pouvait bénir le lit nuptial de son pied, geste marqué d’une symbolique forte et belle, sans-doute héritée de la tradition celte, comme la plupart des coutumes médiévales. C’est un geste fort de protecteur et de chef aimant. Ainsi, ce mythe vole en éclat et la scène de rapt de la jeune et frêle épouse écossaise par le vil seigneur anglais dans Bravehearth, pour citer une reprise du cliché participant à sa popularisation, parait peu crédible. Mais passons, le cinéma de Mel Gibson a tant de qualités que nous ne l’attaquerons pas davantage.


« Mais alors, Si l’homme du Moyen-âge n’était ni foncièrement mysogine, ni un porc crasseux, il était bien une brute sanguinaire ? » Cet autre cliché de l’homme médiéval faisant sans-cesse la guerre, ou se comportant comme un barbare, torturant, suppliciant est détruit facilement avec un peu d’honnêteté. Bien souvent les combats entre seigneurs n’engageaient que peu de guerriers, une élite vouant sa vie à défendre ce qu’elle protège, aspirant souvent à un affrontement franc et loyal, et préférant gracier ou rançonner les vaincus. L’Eglise a de plus fortement aidé à pacifier les conflits, refusant de voir des chrétiens s’entre-tuer. Mais tout en nuançant cette brutalité médiévale exagérée, ajoutons qu’une caractéristique de notre temps est le rebut du moindre conflit. L’absence de violence physique, ou plutôt du déchaînement de force physique est devenu la norme suprême. Il apparaît que l’ « homo economicus » craint l’adversité, et le dépassement de soi plus que le diable. Aussi dans une société aseptisée louant « la guerre propre » ou encore les « frappes chirurgicales », ne pouvant voir la mort car trop préoccupée à en occulter la continuité, nous ne ferons pas le procès d’une culture guerrière qui s’est toujours transmise par bon sens.

Il reste une foule de préjugés que nous ne traiterons pas ici, tel le fantasme de l’Inquisition, qui aurait condamné au bûcher des milliers d’hommes, ce qui en réalité n’est vrai que pour quelques poignées d’individus, les prévenus étant souvent innocentés, ou conduits à faire pénitence ; ou encore l’exclusion sociale propre à la société inégalitaire, idée absurde lorsque l’on constate quelle solidarité il pouvait y avoir à l’époque, et la prise en charge du marginal. Même le fou était respecté, car disant une part de vérités …


 

Pour finir, voyons d’une manière générale pourquoi l’on méprise tant aujourd’hui le Moyen-âge, pourquoi l’on se méprend sur des mœurs incomprises, et surtout pourquoi cette sombre méprise sert la conception de l’ « homme nouveau ».

Il apparaît que la République, pour se débarrasser de tout ce qui pouvait rappeler l’Ancien Régime, s’est attachée à présenter le Moyen-âge sous son jour le plus sombre. L’homme d’avant devait être un barbare superstitieux, oppressé par un régime injuste, en totale opposition avec l’homme post-Révolution Française libéré de la nature et de Dieu, éclairé, et rationnel. Il se trouve enfin qu’aujourd’hui, la conception existentielle de l’homme rationaliste des Lumières servant à terrasser tout ce qui pourrait ramener à une ère empreinte de spirituel, de proximité avec la nature, et de culture, sert de nombreux intérêts. Mais le positif est que le « révisionnisme historique » appliqué à notre histoire nationale - dont font étrangement preuve ceux-là mêmes qui souvent se disent le combattre – est de plus en plus contesté. Nous aspirons, pour notre part, à une attitude décomplexée et sereine quant au traitement de notre passé, pour envisager un avenir qui repose sur des bases solides. Nous sommes ce que nous sommes, et par chance, nous pouvons en être fiers.

 

MT

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