18.10.2009
La Peur du Silence
« La bouche garde le silence pour écouter parler le cœur. » Alfred de Musset
Il est un mal étrange qui ronge nos sociétés : la peur du silence. Notre époque est plongée dans un tourbillon de bruit dont il est difficile de sortir, et quand cela arrive, le silence est ressenti comme un vide. Parce que la technique, le « progrès » sous le signe du quel sont placées les civilisations modernes, ça fait du bruit. Que dire en effet de la vie citadine, qui est le lot d’une écrasante majorité en France, si ce n’est qu’il n’est rien de plus bruyant ? Le ronronnement ininterrompu des moteurs, le chuintement indistinct des pneus sur l’asphalte, le tintamarre des klaxons aux heures de pointe… L’insipide musique de supermarché déversée à pleins flots à tous les coins de rue, les basses qui sourdent depuis les boites de nuit, les baladeurs à plein volume dans la rue… Nous sommes imbibés de son à n’en plus pouvoir, comme si la vie moderne nous pressait dans un étau sonore.
On veut toujours plus, plus vite. L’idéal semble même de pouvoir faire plusieurs choses en même temps (n’oublions pas que le temps, c’est de l’argent.). Pour ne prendre qu’un exemple, celui de la musique : elle n’est plus vue comme un art, mais comme un « bouche-trou » sonore. Elle permet de ne plus penser à rien, d’oublier le reste du monde. En bref elle aurait deux utilités : la première, celle d’offrir une distraction. Une distraction au sens pascalien du terme, c'est-à-dire qui nous éloigne de nous-mêmes et de notre misérable condition humaine. La deuxième, c’est celle de nous enfermer dans notre sphère individuelle, pour mieux se concentrer. Mais pas au sens de faire appel à nous facultés intellectuelles. Au sens de se ramener sur soi, sur cet ego superficiel, juste entre notre cœur et les autres, ou il n’y a rien qui fait peur, rien qui agresse.
Quant à la beauté artistique de la chose, eh bien… Elle est souvent mise de côté. On préfère la quantité à la qualité. Il y en nous comme un vide à combler, et en préférant le bruit et la distraction au silence, on se range sur le plan de l’avoir et non sur celui de l’être. L’image curieuse de la pénétration des écouteurs du baladeur dans les oreilles est assez intéressante, car un vide physique est en l’occurrence réellement comblé. C’est encore plus flagrant dans le cas des casques, qui enserrent la tête et enferment dans une bulle cotonneuse confortable, où l’on pense pouvoir se trouver enfin seul.
La musique joue aujourd’hui un autre rôle, dont je n’ai pas parlé jusqu’à présent. Bien sûr, le chant à toujours été un lien social fort : par sa virilité et son entrain, il donne courage et force aux guerriers avant la bataille. Par l’émotion de sa voix et ses accents vibrants, il peut susciter des élans spirituels de joie et d’amour. Mais à présent, c’est autour de la musique d’un autre, celle d’un « artiste » que l’on se retrouve. Partager ses goûts musicaux est encore le meilleur moyen de se faire des amis si l’on est jeune. On assiste à une réelle prostitution de l’art, dans sa consommation de masse grâce aux moyens modernes (CD, Internet, Mp3, etc.) et dans l’identification à un groupe qu’il permet. L’art musical est devenu démocratique, et personnalisable : la mode est de créer ses playlists afin de revendiquer son appartenance à un groupe social. Enfin quelle est cette manie de vouloir s’approprier l’art, de souhaiter l’avoir pour soi, et d’en engranger un maximum pour se faire reconnaître socialement ?
Mais quelle est la raison de ce fourmillement d’informations sonores, de cette complexité, de cet enchevêtrement monstrueux ? Le bruit n’est il pas un moyen de se détourner de l’essentiel ? Car enfin il n’est qu’une chose matérielle et superficielle, qui enrobe peut-être joliment les choses, mais qu’il faut briser pour arriver à l’important. Cette dictature du bruit est, j’en suis convaincu, une solide barrière au recueillement et au spirituel. Quel est le meilleur moyen de détruire une vie spirituelle, si ce n’est de la saouler, de l’assommer de distractions ? Pourquoi le silence fait-il si peur aujourd’hui ? Sans doute parce que lui seul permet de rentrer au plus profond de soi-même, et de s’interroger sur ce dont on est fait.
A l’heure où l’on préfère parler pour ne rien dire, le silence est devenu un gros mot. Avant, on disait : « Pas de nouvelles, bonne nouvelle ! ». Maintenant, le silence est vu comme une injure, un mépris. Même en politique, car nos sociétés démocratiques se doivent d’informer leurs citoyens, afin qu’ils se considèrent comme participants de la vie politique de la cité.
Ne nous laissons pas emporter par le bruyant tourbillon de cette culture de mort et d’oubli. Sachons goûter la valeur du silence, et le voir comme la plus belle des musiques. Disons-nous bien qu’au final, il n’est rien de plus complet sur la Terre.
« La parole est d’argent, le silence est d’or. […]Le silence est le remède à tous les maux. » Le Talmud
U.D.
21:52 Publié dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : silence, peur, psychose, société, progrès, technique, modernisme, civilisation, consommation, vitesse
Commentaires
Vous avez raison : c'était tellement plus silencieux autrefois, surtout à la campagne.
Enfin, si on fait exception du bruit des bêtes dans les granges, du bruit des machines à roue cerclés de fer sur les pavés ou les cailloux, les sabots, les éclats de voix des saisonniers, du bruit du bois à déplacer du chariot au bucher, puis du bucher à l'âtre, sans oublier les odeurs ...
Ou à la ville : les voitures à cheval sur les pavés, les livreurs, ...
Oui, c'était tellement plus silencieux ! Et la marmotte met le chocolat dans le papier aluminium aussi ?
Peut être la seule chose plus silencieuse était la messe basse pendant le canon !
De nos jours les églises sont silencieuses, même à l'heure des Laudes et des Vêpres ...
Le silence a toujours été à rechercher dans des coins perdus, dans des monastères ! Mais pas auprès du siècle, qu'il soit urbain ou rural.
Ecrit par : maire | 02.11.2009
Bonjour maire,
Ce que vous décrivez ne représente qu'une infime partie de la vie campagnarde, la densité de la population rurale étant depuis toujours très faible. D'ailleurs de nos jours les campagnes sont encore les endroits les plus silencieux de ce cette vieille France. Lorsque je me promène au milieu des champs et des pâturages, en lisière de forêt comme aux abords d'un hameau, les seuls bruits qui me viennent sont ceux des voitures qui passent au loin, parfois celui d'un tracteur (bien qu'étonnamment un tracteur dans son champ soit moins bruyant qu'une voiture qui passe sur l'asphalte, question de vitesse j'imagine), ou plus rarement celui vraiment terrifiant d'un Mirage passant en rase-motte au dessus de moi. En somme la provenance des bruits est très moderne à la campagne.
Cela dit je vous sens moqueur (-euse, je ne sais pas ?), et je me doute que vous m'accusez de donner une vision idyllique du passé rural et non industrialisé. C'est une erreur de penser cela, d'ailleurs à aucun moment je ne fais de comparaison injustifiable entre ce passé et notre époque. Ce qui serait imprudent, je ne suis pas historien. Vous remarquerez que le bruit de la vie citadine ne concerne que le premier paragraphe : il s'agit de poser en guise d'introduction un constat, que je doute qu'on puisse contester. Je décris la vie moderne et urbaine, sans pour autant dire "avant c'était mieux" ou je ne sais quoi.
Mais le fait est que le propos du texte doit vous échapper. Bien sûr la vie était plus silencieuse autrefois, ne vous en déplaise : vous enlevez trois éléments de la vie moderne, soit la technique, la vitesse et les télécommunications. Mathématiquement vous vous retrouvez avec moins de bruit à l'arrivée, et il n'y a pas besoin de beaucoup de connaissances historiques pour suivre ce raisonnement. Sauf qu’il ne s’agit pas de cela… Il s’agit bien plutôt d’analyser le rôle et la place du silence dans notre société, et surtout de comprendre ce phénomène qu’est la peur du silence. Certes mon article est sans doute beaucoup trop court et part un peu dans tous les sens, mais tout de même il peut se recentrer toujours sur un seul et même concept.
Concept sur lequel vous avez tout loisir de critique, et dont je serais ravi de faire évoluer ma pensée si l’on veut bien m’y aider par des critiques, disons… constructives. Car finalement vous déviez le sujet sur le Moyen-âge, dont vous avez comme la plupart de vos contemporains une image très négative. Il serait hasardeux d’avancer sans documents historiques que les roturiers parlassent plus fort hier qu’aujourd’hui. Quant aux odeurs, le sujet est totalement déplacé, et là encore relève d’une image sordide de nos ancêtres. L’hygiène n’est pas le fait de la vie moderne, comprenez le. Les bruits que vous évoquez n’ont je trouve rien de bien désagréable, ils sont au contraire plus humains et n’empêchent pas le silence de revenir la nuit tombée… Vous conviendrez que ce n’est pas le cas à notre époque où la ville est bruyante de jour comme de nuit.
Mais je m’arrête ici pour ne pas courir le risque de dévier à mon tour. En bref vous l’aurez compris, je ne fais pas tant une critique du bruit qui encombre nos vies que de cette peur du silence qui nous pousse à en produire autant. Je vous invite donc à nous faire part de votre avis sur le sujet, si vous souhaitez continuer la discussion.
Ulysse.
Ecrit par : Ulysse | 03.11.2009
Cher Ulysse,
discutez-en avec des paysans à la retraite. Vous ne tiendrez pas 2 min entre votre conception théorique et leurs souvenirs de la vie qu'ils ont vécu.
Pour l'odeur, je pense au crottin de cheval, aux bouses de vaches, rine à voir avec l'hygiène humaine !
allez plus souvent à la campagne : ces odeurs existent toujours puisque leurs sources sont utilisées comme engrais. (ce qui était déjà le cas il y a 60 ou 80 ans et plus)
Au fait : où est donc mon assertion sur le moyen-age ?
Je ne critique pas le fond de l'article mais uniquement l'introduction qui est un pieux mensonge. Allez sur le terrain et tenez compte des faits plutôt que des images populaires. ou bien évitez de parler d'un silence qui n'a jamais existé.
Apprenez que la musique a quasiment le rôle de "bouche-trou" dans les liturgies des XVIIIe et XIXe siècles : écoutez les messes des grands compositeurs. Quand voulez-vous utiliser de telles pièces dans la Liturgie actuelle (quelque soit la forme) ?
A telle point que la forme extraordinaire prévoit que le prêtre s'asseye à son siège pour attendre la fin de la pièce musicale avant de continuer l'action liturgique. Et que plusieurs prêtre s'endormait à ces moments là (là encore, témoignage à l'appuie et non imagination).
Ne prenez donc pas la mouche aussi facilement.
Ecrit par : maire | 03.11.2009
L'objet de la critique était peut-être que le bruit n'est pas forcément une mauvaise chose ?
L'enjeu semble être de concilier un bruit obligatoire, accompagnant travail, technique et communication (tenant obligatoire de la vie) et la possibilité de faire silence et de se retrouver seul en soi-même.
Ecrit par : Edgard | 03.11.2009
Maire pour vous répondre, je ne prends pas la mouche, et excusez moi si mon ton vous a paru trop agressif. J'avouerai que votre ton ironique, par exemple avec cette douteuse référence à une pub Milka ne me laisse pas froid.
Je passe beaucoup de temps à la campagne, et ce depuis ma plus petite enfance. Si ce n'était pas le cas, et si je ne savais de la campagne que ce que les images d'Epinal me disent, je ne me permettrais pas d'en parler. Je ne doute pas qu'un paysan qui passe le plus gros de sa journée sur son tracteur ne trouve pas cela très reposant... Ce sont les inconvénients de la technique, et ces hommes n'ont pas le choix. Les agriculteurs à notre époque ne sont pas des paysans, mais des industriels : ils ne consomment pas le fruit de leur récolte, ils le vendent pour grâce à ce bénéfice subvenir à leurs besoins, ce qui fait toute la différence dans la conception du travail. Quant aux odeurs de fumier, là encore il faut être agriculteur pour véritablement en souffrir. Il serait abusif de définir la campagne comme cela, ça relèverait du cliché le plus parfait. Vous pouvez très bien parcourir des kilomètres de champs sans humer la moindre odeur dérangeante (ce qui est déjà plus difficile en ville vous en conviendrez). Quoi qu'il en soit c'est hors sujet.
Vous n'avez pas cité explicitement le Moyen-âge, mais il ne faut pas tout mélanger. Mon article n'a aucune portée historique, même dans son introduction puisqu'elle ne décrit que l'époque qui nous est contemporaine sans la placer dans une trame historique. Pur constat, je ne vois pas en quoi elle est un "pieux mensonge". Et pas besoin de passer beaucoup de temps en ville pour se rendre compte.
Après m'être relu je ne trouve pas d’affirmation venant d'une imagerie populaire quelconque. D'ailleurs où voyez vous que le silence n'a jamais existé ? Sans nous lancer sur des considérations philosophiques à propos de la définition du silence, nous pouvons affirmer qu'il a toujours été possible d'en jouir. J'en profite pour répondre à Edgard : il ne s'agit pas d'avoir la possibilité de se retrouver seul dans le silence, mais de la volonté de le faire. Dieu merci c'est toujours possible, mais au risque de me répéter je dirais que mon propos et mon but ici est de comprendre la peur, le refus du silence, voilà tout.
Pour finir je vous remercie de m’en apprendre sur la musique du XVIIIème (siècle des Lumières, faisant partie de l’époque moderne). Si elle a pu être encombrante dans la liturgie, elle n’en est pas moins une forme hautement artistique et appréciable. La messe n’en est pas moins déplacée dans le contexte, puisqu’elle n’est pas représentative de notre société. Si 4 % des Français aujourd’hui y vont, c’est bien le bout du monde.
Vous dîtes ne pas critiquer le fond de l’article, mais je pense que ce serait tout de même plus constructif. N’êtes vous pas d’accord ?
Ecrit par : Ulysse | 03.11.2009
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