17.12.2009

À plus !

99.jpgMême sur un texto, A+ ne fait pas référence à votre groupe sanguin, mais à une réduction coupable de la locution à plus tard qui sous-entend a priori que les concernés ont l’intention de se revoir ;  c’est un synonyme d’au revoir, à bientôt, à la prochaine fois. D’autres assassins de la langue préfèrent la variante à toute, qui malheureusement, vous l’aurez compris, remplace à tout à l’heure.

            Ce À plus correspond bien à notre époque, où l’homme est devenu « un homme pressé » suivant le portrait visionnaire de Paul Morand ; si pressé qu’il écourte tout, vivant à l’heure de l’apocope qui mutile les adolescents pour en faire des ados à vélo ou à moto qui vont au ciné porno même s’ils sont cathos. Grâce aux portables, on prend les rendez-vous de façon de plus en plus informelle. Avec À plus, vous n’êtes jamais sûr ni de réentendre ni de revoir votre partenaire, ni surtout, de savoir quand. Dans un moins… dans un an ?

Extrait de 99 mots et expressions à foutre à la poubelle, de Jean-Loup Chiflet

09.11.2009

Les petits Robespierre

Il s'appelait Brutus ou Scoevola ; membre influent de la société populaire, administrateur du district, juge au tribunal révolutionnaire, il était un petit Robespierre dans ce coin perdu, loin des routes. Qui eût pu le gêner ? La France était telle qu'on la voit dans une étrange et saisissante gravure populaire : secouée comme par un cataclysme terrestre, sillonnée d'éclairs avec des lueurs d'incendie à l'horizon, des villes qui s'écroulent, des soldats en marche par tous les chemins et partant pour la guerre, pour la guerre qui durera vingt-cinq ans...
Grand-père s'occupait diligemment de traquer les ci-devant ou les riches
« suspectés seulement d'être suspects » , ainsi qu'on disait alors.
Parfois, à la demande de ce patriote zélé, la guillotine se transportait, et sur la belle avenue qui est là ou sur la petite place ombragée sur laquelle le seigneur, deux ans avant, faisait danser le soir aux musettes, on guillotinait le vieux chevalier de Saint-Louis, et sa compagne en cheveux blancs, et la fillette à peine femme que les paysans aimaient tant jadis. Puis on mettait aux encans le château, les forêts, les fermes, on vendait tout pour une poignée d'assignats, pour le prix de quelques arbres, et dans le pays terrorisé, nul vous le pensez bien, n'eût osé surenchérir contre grand-père...

 

 

Edouard Drumont, La Fin d'un monde

21.10.2009

L'industrie du déclassement

« Le ministère n’avait pas à satisfaire seulement les besoins du Parti, il avait encore à répéter toute l’opération à une échelle inférieure pour le bénéfice du prolétariat.

Il existait toute une suite de départements spéciaux qui s’occupait, pour les prolétaires, de littératures, de musique, de musique, de théâtre et, en général, de déclassement. Là, on produisait des journaux stupides qui ne traitaient presque entièrement que de sports, de crime et d’astrologie, de petits romans à cinq francs, des films juteux de sexualité, des chansons sentimentales composées par des moyens entièrement mécaniques sur un genre de kaléidoscope spécial appelé versificateur. Il y avait même une sous-section entière (appelée en novlangue, Pornsex) occupée à produire le genre le plus bas de pornographie. Cela s’expédierait en paquet scellés qu’aucun membre du Parti, à part ceux qui y travaillaient, n’avait le droit de regarder. »

 

George Orwell, 1984

 

 

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Agrippa

30.09.2009

Le romantisme allemand

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Personne, je crois, n’a parlé de l’Allemagne avec plus d’enthousiasme que les romantiques français. Il faut pour s’en convaincre lire les lettres qu’Edgar Quinet envoyait à sa mère depuis Heidelberg. Le plus étrange, c’est que presque personne ne savait alors l’allemand en France, pas même Mme de Staël qui a le plus contribué à faire connaître l’Allemagne. Musset déclare : « Le romantisme est la fille de la poésie allemande » et Nodier voit « dans cette merveilleuse Allemagne » la dernière patrie de la poésie. Pour Victor Hugo, « La France et l’Allemagne sont essentiellement l’Europe : l’Allemagne est le cœur et la France la tête. » , S’il n’était pas Français, il voudrait être Allemand. Lamartine écrivit un jour à un ami séjournant à Francfort : « Tu es heureux d’être forcé d’apprendre l’allemand. Tout considéré il n’y a plus que cette nation qui pense. Toute l’Europe recule et ils avancent : mais ils iront plus loin que nous n’avons été, parce que chez eux tout repose sur un principe vrai et sublime : Dieu et l’Infini. »

Image : Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages.

 

29.05.2009

La brume, entre Rhin et Rhône

 

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CHANT BURGONDE

Johannès Thomasset


Il fut, entre le monde romain allongé dans la lumière et le monde germanique étendu dans les brumes, une ligne claire à l’occident. Vivante alliance des races, la Bourgogne est encore ce trait d’union. Ainsi se réalise par elle un juste milieu entre l’Hellénisme et le Germanisme. Et l’on peut avec raison la nommer l’Attique de l’Occident.

Barbares nourris d’hellénisme, Burgondes, nous gardons une double nostalgie : celle du Nord et celle du Sud. Nous aimons d’un égal et mélancolique amour et les eaux sombres du Rhin et les eaux claires du Rhône.
Notre cœur cherche la patrie primitive, hyperboréenne, et nos yeux quêtent la patrie promise, vers la Méditerranée. Ainsi nous attirent les hommes du Nord et les choses du Sud. C’est pourquoi nous aimons si fort le soleil et si profondément nous pensons aux choses de Germanie. Fervents de l’azur, nous sommes inconsolables des brumes. Mais nous savons unir ces contrastes : Nous faisons du soleil avec le vin et notre tristesse nous est un brouillard plus précieux et plus fort que celui des rives scandinaves.
Ainsi placés sur l’axe du monde, entre la mer divine et les saintes forêts, nous portons l’inquiétude des pensées qui oscillent entre deux certitudes.
Nostalgie des âmes du Nord, des mers vêtues de brumes, de la neige nue des montagnes, des sommets aux tombantes épaules de glace, des forêts humides, de la lèvre froide des étangs. Espoir du soleil méridional, de la chair blanche des rochers, de la nudité divine des mers, des vibrantes cigales, du rude torrent de la lumière. Tout à tour nous charment les mélèzes, les bouleaux, les oliviers et les pins, la neige pure et la mer éclatante.
Et nous suivons avec une égale mélancolie et le Rhin brumeux et le Rhône bruissant.


*

Nous touchons aux deux bords de l’Europe. Unissant les peuples qui le foulaient, notre sol douloureux a été le creuset où se forma la culture de l’Occident. Les Romains ont passé là au milieu des vieux Celtes, puis nos pères aux yeux bleus sont venus et sont restés. Nous avons gardé, de tant de tumultes féconds, plus de nostalgie que d’orgueil.
Mais à voir passer les peuples, à voir venir les conquérants et partir les esclaves, notre sens national s’est affolé. Au Sud, au Nord, inclinant tour à tour, y voyant toujours quelque patrie perdue ou rêvée, l’âme des ancêtres blonds, hésitante, naïve, est devenue sceptique. Nous avons gardé une attirance étrange, invincible pour des mondes divers ; et cependant nous avons fixé notre rêve ainsi : Notre Patrie n’est plus de ce monde.
La patrie burgonde n’est plus ici-bas. Ne la cherchons point. Elle est vers les cygnes et aussi vers les sirènes. Ni les Lys, ni le Coq, ni l’Aigle ne nous la peuvent rendre. A force d’hésiter, notre destin s’est effacé. Et les Dieux, accoudés à nos collines, regardant le Rhin et le Rhône rouler leurs eaux contraires, nous inspirent, hélas, des songes contradictoires.


*


Sur le Rhône, sur le Rhône ! C’est là qu’il faut aller. Il va vers toi, ô Méditerranée, divine amie, il se jette en toi qui es le foyer du monde. Il apporte à ton glauque azur l’émeraude triomphale des eaux d’Helvétie.
Il va vers le Soleil, vers les flots clairs, les vents tièdes, les pins et les oliviers. Il roule de la lumière. Il coule vers les pays d’Aphrodite et d’Héraclès, vers les sirènes.

Sur le Rhin, sur le Rhin ! C’est là qu’il faut aller. Il va vers l’Océan du Nord, vers la mer hyperboréenne qui borne le monde.
Il va vers les brumes et les forêts, vers les flots sombres, les sapins et les aulnes. Il coule vers les pays de Freya et d’Odin, vers les cygnes. Vers les monstres qui gîtent au sein des éternels nuages, des tempêtes et des nuits longues, il roule, calme, fort et rapide.

Sur la Saône, sur la Saône ! C’est là qu’il faut rester. O sœur du Rhin sans qui le Rhône serait débile, Saône calme et forte qui, dans ta large plaine, passes avec douceur, jalonnée de villes, énorme et lente. Tu côtoies, les quittant avec regret, les saintes collines de Bourgogne, dorées du miel, pourpres de vin.
C’est la route de Mithra et d’Isis, c’est là qu’est passée la lumière d’Orient ; c’est jusque là qu’est venue la sagesse germanique. C’est la route des Dieux, large, hospitalière, tranquille.
Rivière sacrée, c’est sur tes bords que nous resterons. Car du haut des collines d’où l’on aperçoit tes eaux si belles, et de là seulement, on voit aussi et les cygnes et les sirènes. Si les Dieux barbares sont descendus jusque là, eux les Forts et les Rudes, les Dieux de Grèce et d’Afrique et d’Asie ont passé là aussi, eux les Sages, les Subtils et les Perfides.
Sœur du Rhin, épouse du Rhône, tes bords sont le lieu où se reposent les Dieux et les Peuples. Et vers toi, vers toi, Saône tranquille, nous passerons nos jours incertains sans te renier, ô Rhin, mélancolique aïeul, sans t’oublier, ô Rhône, bel espoir.


*


Autant nous plaisent les cygnes que les sirènes ; autant le brouillard que l’éclatant azur. Les brumes du Nord sont maternelles et la Méditerranée nous attire comme une fiancée.
Mais ce double amour, cette double nostalgie, tu les satisfais, ô terre où près des mélèzes chantent les cigales, où passent tour à tour les torrides silences de l’été et les brouillards voluptueux de l’automne.
Bourgogne, terre où les Dieux se réconcilient, où la blonde Freya tend la main à Cybèle, où Teutatès accueille Mithra. Tu as vu passer trop de peuples, trop de foules ; es-tu lasse, belle terre ? Non, mère généreuse, nourrice incomparable, terre celtique fécondée par les Burgondes, ô Bourgogne, route éternelle où tout ce qui est beau dans le monde a passé. Tu réconcilieras un jour ces frères séparés qui, alentour du Rhin, se cherchent et s’ignorent. Les fleuves peuvent unir. Le Nil a créé l’Egypte. Le Rhin doit créer la fraternité germanique.
Car plus loin que ne s’étend la langue des aïeux, il est des Germains. Ils forment une famille puissante et ne se doivent plus combattre. Il en est qui, loin du rude berceau de la Race, ont oublié la langue originelle et se sont affinés auprès des Latins et des Hellènes. Au fond de leur cœur ils ne t’oublient pas, ô Germanie, et peuvent te servir de toute leur fidélité. C’est toi, Bourgogne, qui scelleras cette union du sceau d’or de tes collines. Tu seras le joyau de paix, l’étoile du salut que cherche l’Europe, et les Dieux en buvant ton vin pacifique aideront les hommes blonds à s’unir.
O Bourgogne, tu recèles une lumière mystérieuse et puissante. Elle jaillira. Puisque tu assembles le chêne et le pin, le noyer et le figuier, tu peux unir les membres épars de la Race du Nord que des hommes d’autres races divisent.
Tes enfants ont suivi le Rhin, ont suivi le Rhône. A ceux qui sont restés, tu donnes, ô Bourgogne, les forces du Nord et les grâces du Sud, et ce trésor de songes qui fait osciller nos cœurs entre deux infinis.


*


Les Lys nous ont abandonnés ; le Coq nous trahit. Des villes étrangères nous oppriment. Nos aïeux furent fidèles les uns aux lys, les autres au globe impérial, et d’autres aux léopards anglais. Et ces fidélités successives n’ont pas reçu de récompense. Démembrée, désarmée, éperdue, reste cette province, ce duché, ce royaume, la Bourgogne.
Nous sommes encore ivres des brumes de la vieille patrie, mais nos cœurs sont inclinés par l’humilité. Nous ne sommes pas détachés de toi, Germanie, malgré nos malheurs et malgré tes fautes.
Hélas ! Allemagne, tu seras demain ou le flambeau du monde ou sa ruine. Si tu tailles à ta guise l’Occident, souviens-toi qu’il est quand même une fraternité germanique, et que le sang burgonde est près du tien. Ne sais-tu pas que nous sommes bien plus proches parents d’Arminius que de César ? Sentinelles avancées de la Germanie, sentinelles perdues, nous cherchons encore l’idéal que nous servirons, du Rhin notre père au Rhône amical.
Invaincus par Rome, nos aïeux barbares sont venus réparer la ruine romaine. Le lourd génie latin n’a point pesé sur eux, mais ils ont retrouvé le pur esprit hellène. O Germanie, tes chevaux sont passés sur les membres de l’empire et nos pères ont regardé sa ruine et le long vol de tes armées qui la précipitaient.
Comme les Aigles romaines et plus qu’elles, le Coq a épuisé nos villes et nos campagnes. Il a fauché les lys que nous aimions quand même, il a perdu la patrie. Ses crimes vont attirer la foudre. Le feu du ciel s’apprête pour lui.
Peut-être, amie de la Règle et de l’Ordre, ô Pallas aux yeux clairs, tu t’es réfugiée dans les brumes. Et comme tu nous vins jadis de la divine Massilia, nous reviendras-tu demain, plus rêveuse des bords du Rhin ? Aujourd’hui tu te tais, ô Déesse, cuirassée, méconnaissable, attendant l’heure où tu décideras de nous. Mais nous te reconnaissons sous ton casque, ô Pallas, Walkyrie de l’Olympe.

Le Coq a voulu ses malheurs. Ne le suivons plus ! Barbares, mais amis de l’Ordre et de la Raison, nous ne suivons pas les apôtres de la Révolte.
Puisse leur tonnerre s’éteindre sur tes bords, ô Rhin, fleuve sacré qui roules quand il te plaît nos destins et nos pensées. Les nations souillées doivent s’incliner. Puissions-nous voir un jour, comme au déclin de l’Empire, vivifier notre sol délivré d’un sang nouveau et d’un ordre meilleur.

O toi qui donnas la force aux Latins et la sagesse aux Germains ; toi qui vis passer les bandes d’Arioviste et celles de César, Mère toujours foulée ; Toi qui souffris par les Romains et puis par les Francs, Toi qu’insultèrent les Aigles, et puis les Lys, et puis le Coq, Mère toujours prisonnière et pourtant généreuse aux vainqueurs et secourable aux vaincus, ô Bourgogne ! Tu gardes comme un trésor tes vertus mystérieuses. Ton vin, ta richesse, tes héros, tes génies, tes espoirs sont sur toi comme un million d’étoiles. Mais ta vraie parure est ton regret, ô Mère déchue ! Et c’est ainsi que nous t’adorons, ô Bourgogne, éternelle et superbe martyre, divinité prisonnière ! Et c’est avec des larmes, avec des colères plus qu’avec des hymnes qu’il faut te célébrer, ô terre incomparable, Attique de l’Occident.

28.05.2009

Johannès Thomasset, identitaire et enraciné

 

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Sur un livre mythique de Johannès Thomasset : Pages Bourguignonnes

 

 

 

Recueil d’articles parus dans Le bien public, Les cahiers de Bourgogne, La Bourgogne d’or ou encore Les Cahiers Lu­xem­bourgeois, Pages bourguignonnes est une ode à la dif­fé­rence enracinée, écrite par Johannès Thomasset, que l’on présente souvent comme le poète païen refondateur du mythe burgonde.

 

Cette différence enracinée, c’est d’être bourguignon, ou Burgonde et de souhaiter l’avènement d’un nouvel ordre politique que Yann Fouéré a appelé "L’Europe au cent Dra­peaux". En somme l’une des dernières façons de se sentir et d’être aristocrate.

 

Profondément attaché à la terre de ses ancêtres, Johannès Thomasset proclamait bien fort qu’“En des temps d’op­pro­bre, il sied de se tourner vers les héros. Pour nous, habi­tants de la Bourgogne aimée des Dieux, il faut songer par­fois au dernier souverain. Oublié des uns, maudit des au­tres, Monseigneur Charles de Bourgogne, dit le Hardi, plus tard le Téméraire, n’a point eu bonne part à la justice de l’histoire… Que Charles, mauvais politique, ait gouverné fol­­lement son duché, cela ne se met en doute. Mais il a tout ce qu’il faut pour être un héros national, une grande fi­gure d’épopée. Brave, chevauché de chimère, fastueux, redoutable, ce très haut prince fut un poète de l’action. Il sied à nous Bourguignons, non pas de chérir sa mémoire, mais d’exalter son image, de dresser sa silhouette grandio­se sur le ciel trouble d’aujourd’hui”.

 

Entouré de mystères pesant sur son auteur Pages Bour­gui­gnonnes appelle à l’insurrection salvatrice et rédemptrice à l’égard du jacobinisme, sorte de religion révélée en 1789. Alors que nos Rois parlaient des peuples de France et que Charles Maurras soutenait contre tous, même contre les siens, l’idée d’une France fédérale, les nouveaux clercs de la Sorbonne défendaient l’idée d’une république “Une est indivisible” et massificatrice. Le moule ou la tôle en quel­que sorte.

 

Loin de cette conception totalitaire en dehors de laquelle il ne peut exister d’autre avenir pour les peuples, Thomasset rê­vait.  A la lecture des Nibelungen, il affirmait : “Nous par­lions français pendant que notre histoire s’écrivait en al­le­mand… La formidable légende burgonde s’est cristalli­sée trop tard; les héros étaient en fuite, découragés, é­pui­sés. Ils avaient oublié leur patrie et leur langue… Le poème des Nibelungen, dont presque tous les héros sont burgon­des, c’est-à-dire actuellement français, est devenu poème na­tional allemand… Les Allemands étudient dès l’école le Ni­belungenlied et savent que les Burgondes sont une des plus nobles tribus germaniques. Mais peut-être ne savent-ils pas ensuite que leurs descendants vivent en Gaule ? De mê­me que nous ne voulons pas savoir que nos pères vécurent en Germanie.”

 

Loin d’un certain régionalisme musée, Johannès Thomasset dénonce à la Noël 1932, dans les colonnes de La Bourgogne d’or “Les défilés et les danses en costumes de jadis tour­nent vraiment à la mascarade. On ne fait pas revivre ainsi la fierté d’un peuple. Au lieu de vivifier la tradition, ces mœurs ne font qu’en souligner la mort… Exhumer de vieil­les coiffes et organiser des cavalcades est un peu ridicule, tout à fait inutile et souverainement triste.” Le régionalis­me musée étant la plus simple expression laissée par les ja­cobins à ceux qui souhaitent voir renaître les patries char­nelles.

 

Publiées en 1938, à Bruxelles, Pages Bourguignonnes trou­vent alors naturellement sa place dans la bibliothèque des régionalistes, des séparatistes et des autonomismes  qui s’op­posent alors à la chape de plomb jacobine qui sera aussi défendue après l’armistice de 1940. Johannès Tho­mas­set, à l’instar de l’abbé Gantois ou d’un Olier Mordrel pense que cette nouvelle guerre ne le concerne pas. Tho­masset se retrouve alors conduit à être assimilé à un camp qui n’était pas naturellement le sien, cela dans le simple espoir de voir naître une large Europe basée sur les pro­vinces ou patries charnelles et non plus sur les Etats nations souvent issus de traités sans grande valeur au regard de l’histoire des Peuples qui composent l’Europe.

 

Traduit en Allemand en 1942, c’est sous le titre de Ver­hüll­tes Licht. Geist und Landschaft von Burgund que  Pages Bourguignonnes devient alors le livre de chevet de tout ceux qui aspirent à la restauration de la Lotharingie , terre médiane, espace d'intersection entre Gaule et Germanie.

 

En 1935, Thomasset signait un article dans lequel on pou­vait y lire notamment : “Il avait dépassé la patrie et re­trou­vé la race… Mais les patries sont encore inscrites dans les frontières et il est téméraire de suivre son sang plutôt que son drapeau.”

 

Aujourd’hui, nous sommes nombreux à penser que cette phra­se de Thomasset était prémonitoire et que son combat identitaire et enraciné reste d’actualité.

 

“Là où il existe une volonté, il existe un chemin !” affir­mait Guillaume d’Orange, le chemin existe, reste à trouver en nous la volonté.

 

Lorsque, aujourd’hui, tous peuvent être Français, nous som­mes fiers de nous dire Bourguignons, Basques, Fla­mands, Normands, Provençaux, Alsaciens, Corses, Bretons…

 

C’est notre façon à nous de rester fidèles à notre terre et à nos morts en attendant la fondation prochaine d’une Europe respectueuse des différences, et qui au-delà des nations-prison protège l’âme et l’esprit de l’Homme d’Eu­ro­pe qui aspire à retrouver son empire.

 

Jean VOUILLÉ.


 

Johannes THOMASSET, Pages bourguignonnes, Ed. de l'Hom­­me Libre, Paris, juin 2001, 193 pages, 120 FF, ISBN 2-912104-18-1

◊ Cette édition est composée du volume inti­tulé Pages Bourguignonnes, publié à Bruxelles en 1938, et com­plétée de deux articles parus en 1938 et en 1943 dans la revue indépendantiste bretonne Stur d'Olier Mordrel.


Source

25.05.2009

La Curée

1898%20Emile_Zola.jpgAristide Rougon, provincial ambitieux et opportuniste, est monté à Paris suite au coup d’Etat qui instaura le Second Empire. Motivé par l’espoir d’une bonne place dans un ministère, il rend visite à son frère Eugène, qui est un politicien discret mais influent, et surtout l’un des proches de Napoléon III.

 

Il parlait avec un mépris profond des impatiences d’écolier de son frère. On sentait, dans sa parole rude, des ambitions plus hautes, des désirs de puissance pure ; ce naïf appétit de l’argent devait lui paraître bourgeois et puéril. Il continua d’une voix plus douce, avec un fin sourire :

            – Certes tes dispositions sont excellentes, et je n’ai garde de les contrarier. Les hommes comme toi sont précieux. Nous comptons bien choisir nos bons amis parmi les plus affamés. Va, sois tranquille, nous tiendrons table ouverte, et les plus grosses faims seront satisfaites. C’est encore la méthode la plus commode pour régner… Mais, par grâce, attends que la nappe soit mise, et, si tu m’en crois, donne toi la peine d’aller chercher toi-même ton couvert à l’office.

            Aristide restait sombre. Les comparaisons aimables de son frère ne le déridaient pas. Alors celui-ci céda de nouveau à la colère :

            – Tiens ! S’écria-t-il, j’en reviens à ma première opinion : tu es un sot… Eh ! Qu’espérais-tu donc, que croyais-tu donc que j’allais faire de ton illustre personne ? Tu n’as même pas eu le courage de finir ton droit ; tu t’es enterré pendant dix ans dans une misérable place de commis de sous-préfecture ; tu m’arrives avec une détestable réputation de républicain que le coup d’Etat a pu seul convertir… Crois-tu qu’il y ait en toi l’étoffe d’un ministre, avec de pareilles notes… ? Oh ! Je sais, tu as pour toi ton envie farouche d’arriver par tous les moyens possibles. C’est une grande vertu, j’en conviens, et c’est à elle que j’ai eu égard en te faisant entrer à la Ville.

            Et, se levant, mettant la nomination[1] dans les mains d’Aristide :

            – Prends, continua-t-il, tu me remercieras un jour. C’est moi qui ai choisi la place, je sais ce que tu peux en tirer… Tu n’auras qu’à regarder et à écouter. Si tu es intelligent, tu comprendras et tu agiras… Maintenant retiens bien ce qu’il me reste à te dire. Nous entrons dans un temps où toutes les fortunes sont possibles. Gagne beaucoup d’argent, je te le permets ; seulement pas de bêtise, pas de scandale trop bruyant, ou je te supprime.

            Cette menace produisit l’effet que ses promesses n’avaient pu amener. Toute la fièvre d’Aristide se ralluma à la pensée de cette fortune dont son frère lui parlait. Il lui sembla qu’on le lâchait enfin dans la mêlée, en l’autorisant à égorger les gens, mais légalement, sans trop les faire crier. Eugène lui donna deux cents francs pour attendre la fin du mois.



[1] Il s’agit d’une nomination à un poste de commissaire voyer adjoint à l’Hôtel de Ville, rapportant deux mille quatre cents francs d’appointements, ce qui est bien en-dessous des attentes d’Aristide, qui espérait au moins six mille.

 

 

Emile Zola, La Curée, 1872.

03.04.2009

La Vouivre

La-Vouivre.jpg« Vers huit heures du matin, Arsène aiguisait sa faux lorsqu'il aperçut à quelques pas de lui une vipère glissant sur l'herbe rase entre deux andains. Un frisson lui passa sur l'échine et son cœur se serra d'une légère angoisse, comme il lui arrivait parfois dans le bois lorsqu'il entendait le bruit d'un remuement dans les branches profondes d'un buisson. A l'âge de cinq ans, un jour qu'il cueillait du muguet, il avait mis la main sur un serpent et l'aventure lui avait laissé l'horreur des reptiles. La vipère filait comme un trait, le corps à peine ondulant, sa tête plate immobile, surveillant le garçon de son petit œil au regard prompt  comme celui d'un oiseau. Plein de haine et d'indignation, Arsène avait lâché sa pierre à aiguiser. La faux bien en mains, il fit un bond en avant et, d'un mouvement court et précis, estoqua au ras de l'herbe. La tête avait vu venir le coup et s'était mise hors de portée. Lorsqu'il releva la faux, elle s'était déjà coulée sous un andain. »

 

- Extrait de la Vouivre de Marcel Aymé (1941)


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