29.05.2009

La brume, entre Rhin et Rhône

 

mer-nuage.jpg

CHANT BURGONDE

Johannès Thomasset


Il fut, entre le monde romain allongé dans la lumière et le monde germanique étendu dans les brumes, une ligne claire à l’occident. Vivante alliance des races, la Bourgogne est encore ce trait d’union. Ainsi se réalise par elle un juste milieu entre l’Hellénisme et le Germanisme. Et l’on peut avec raison la nommer l’Attique de l’Occident.

Barbares nourris d’hellénisme, Burgondes, nous gardons une double nostalgie : celle du Nord et celle du Sud. Nous aimons d’un égal et mélancolique amour et les eaux sombres du Rhin et les eaux claires du Rhône.
Notre cœur cherche la patrie primitive, hyperboréenne, et nos yeux quêtent la patrie promise, vers la Méditerranée. Ainsi nous attirent les hommes du Nord et les choses du Sud. C’est pourquoi nous aimons si fort le soleil et si profondément nous pensons aux choses de Germanie. Fervents de l’azur, nous sommes inconsolables des brumes. Mais nous savons unir ces contrastes : Nous faisons du soleil avec le vin et notre tristesse nous est un brouillard plus précieux et plus fort que celui des rives scandinaves.
Ainsi placés sur l’axe du monde, entre la mer divine et les saintes forêts, nous portons l’inquiétude des pensées qui oscillent entre deux certitudes.
Nostalgie des âmes du Nord, des mers vêtues de brumes, de la neige nue des montagnes, des sommets aux tombantes épaules de glace, des forêts humides, de la lèvre froide des étangs. Espoir du soleil méridional, de la chair blanche des rochers, de la nudité divine des mers, des vibrantes cigales, du rude torrent de la lumière. Tout à tour nous charment les mélèzes, les bouleaux, les oliviers et les pins, la neige pure et la mer éclatante.
Et nous suivons avec une égale mélancolie et le Rhin brumeux et le Rhône bruissant.


*

Nous touchons aux deux bords de l’Europe. Unissant les peuples qui le foulaient, notre sol douloureux a été le creuset où se forma la culture de l’Occident. Les Romains ont passé là au milieu des vieux Celtes, puis nos pères aux yeux bleus sont venus et sont restés. Nous avons gardé, de tant de tumultes féconds, plus de nostalgie que d’orgueil.
Mais à voir passer les peuples, à voir venir les conquérants et partir les esclaves, notre sens national s’est affolé. Au Sud, au Nord, inclinant tour à tour, y voyant toujours quelque patrie perdue ou rêvée, l’âme des ancêtres blonds, hésitante, naïve, est devenue sceptique. Nous avons gardé une attirance étrange, invincible pour des mondes divers ; et cependant nous avons fixé notre rêve ainsi : Notre Patrie n’est plus de ce monde.
La patrie burgonde n’est plus ici-bas. Ne la cherchons point. Elle est vers les cygnes et aussi vers les sirènes. Ni les Lys, ni le Coq, ni l’Aigle ne nous la peuvent rendre. A force d’hésiter, notre destin s’est effacé. Et les Dieux, accoudés à nos collines, regardant le Rhin et le Rhône rouler leurs eaux contraires, nous inspirent, hélas, des songes contradictoires.


*


Sur le Rhône, sur le Rhône ! C’est là qu’il faut aller. Il va vers toi, ô Méditerranée, divine amie, il se jette en toi qui es le foyer du monde. Il apporte à ton glauque azur l’émeraude triomphale des eaux d’Helvétie.
Il va vers le Soleil, vers les flots clairs, les vents tièdes, les pins et les oliviers. Il roule de la lumière. Il coule vers les pays d’Aphrodite et d’Héraclès, vers les sirènes.

Sur le Rhin, sur le Rhin ! C’est là qu’il faut aller. Il va vers l’Océan du Nord, vers la mer hyperboréenne qui borne le monde.
Il va vers les brumes et les forêts, vers les flots sombres, les sapins et les aulnes. Il coule vers les pays de Freya et d’Odin, vers les cygnes. Vers les monstres qui gîtent au sein des éternels nuages, des tempêtes et des nuits longues, il roule, calme, fort et rapide.

Sur la Saône, sur la Saône ! C’est là qu’il faut rester. O sœur du Rhin sans qui le Rhône serait débile, Saône calme et forte qui, dans ta large plaine, passes avec douceur, jalonnée de villes, énorme et lente. Tu côtoies, les quittant avec regret, les saintes collines de Bourgogne, dorées du miel, pourpres de vin.
C’est la route de Mithra et d’Isis, c’est là qu’est passée la lumière d’Orient ; c’est jusque là qu’est venue la sagesse germanique. C’est la route des Dieux, large, hospitalière, tranquille.
Rivière sacrée, c’est sur tes bords que nous resterons. Car du haut des collines d’où l’on aperçoit tes eaux si belles, et de là seulement, on voit aussi et les cygnes et les sirènes. Si les Dieux barbares sont descendus jusque là, eux les Forts et les Rudes, les Dieux de Grèce et d’Afrique et d’Asie ont passé là aussi, eux les Sages, les Subtils et les Perfides.
Sœur du Rhin, épouse du Rhône, tes bords sont le lieu où se reposent les Dieux et les Peuples. Et vers toi, vers toi, Saône tranquille, nous passerons nos jours incertains sans te renier, ô Rhin, mélancolique aïeul, sans t’oublier, ô Rhône, bel espoir.


*


Autant nous plaisent les cygnes que les sirènes ; autant le brouillard que l’éclatant azur. Les brumes du Nord sont maternelles et la Méditerranée nous attire comme une fiancée.
Mais ce double amour, cette double nostalgie, tu les satisfais, ô terre où près des mélèzes chantent les cigales, où passent tour à tour les torrides silences de l’été et les brouillards voluptueux de l’automne.
Bourgogne, terre où les Dieux se réconcilient, où la blonde Freya tend la main à Cybèle, où Teutatès accueille Mithra. Tu as vu passer trop de peuples, trop de foules ; es-tu lasse, belle terre ? Non, mère généreuse, nourrice incomparable, terre celtique fécondée par les Burgondes, ô Bourgogne, route éternelle où tout ce qui est beau dans le monde a passé. Tu réconcilieras un jour ces frères séparés qui, alentour du Rhin, se cherchent et s’ignorent. Les fleuves peuvent unir. Le Nil a créé l’Egypte. Le Rhin doit créer la fraternité germanique.
Car plus loin que ne s’étend la langue des aïeux, il est des Germains. Ils forment une famille puissante et ne se doivent plus combattre. Il en est qui, loin du rude berceau de la Race, ont oublié la langue originelle et se sont affinés auprès des Latins et des Hellènes. Au fond de leur cœur ils ne t’oublient pas, ô Germanie, et peuvent te servir de toute leur fidélité. C’est toi, Bourgogne, qui scelleras cette union du sceau d’or de tes collines. Tu seras le joyau de paix, l’étoile du salut que cherche l’Europe, et les Dieux en buvant ton vin pacifique aideront les hommes blonds à s’unir.
O Bourgogne, tu recèles une lumière mystérieuse et puissante. Elle jaillira. Puisque tu assembles le chêne et le pin, le noyer et le figuier, tu peux unir les membres épars de la Race du Nord que des hommes d’autres races divisent.
Tes enfants ont suivi le Rhin, ont suivi le Rhône. A ceux qui sont restés, tu donnes, ô Bourgogne, les forces du Nord et les grâces du Sud, et ce trésor de songes qui fait osciller nos cœurs entre deux infinis.


*


Les Lys nous ont abandonnés ; le Coq nous trahit. Des villes étrangères nous oppriment. Nos aïeux furent fidèles les uns aux lys, les autres au globe impérial, et d’autres aux léopards anglais. Et ces fidélités successives n’ont pas reçu de récompense. Démembrée, désarmée, éperdue, reste cette province, ce duché, ce royaume, la Bourgogne.
Nous sommes encore ivres des brumes de la vieille patrie, mais nos cœurs sont inclinés par l’humilité. Nous ne sommes pas détachés de toi, Germanie, malgré nos malheurs et malgré tes fautes.
Hélas ! Allemagne, tu seras demain ou le flambeau du monde ou sa ruine. Si tu tailles à ta guise l’Occident, souviens-toi qu’il est quand même une fraternité germanique, et que le sang burgonde est près du tien. Ne sais-tu pas que nous sommes bien plus proches parents d’Arminius que de César ? Sentinelles avancées de la Germanie, sentinelles perdues, nous cherchons encore l’idéal que nous servirons, du Rhin notre père au Rhône amical.
Invaincus par Rome, nos aïeux barbares sont venus réparer la ruine romaine. Le lourd génie latin n’a point pesé sur eux, mais ils ont retrouvé le pur esprit hellène. O Germanie, tes chevaux sont passés sur les membres de l’empire et nos pères ont regardé sa ruine et le long vol de tes armées qui la précipitaient.
Comme les Aigles romaines et plus qu’elles, le Coq a épuisé nos villes et nos campagnes. Il a fauché les lys que nous aimions quand même, il a perdu la patrie. Ses crimes vont attirer la foudre. Le feu du ciel s’apprête pour lui.
Peut-être, amie de la Règle et de l’Ordre, ô Pallas aux yeux clairs, tu t’es réfugiée dans les brumes. Et comme tu nous vins jadis de la divine Massilia, nous reviendras-tu demain, plus rêveuse des bords du Rhin ? Aujourd’hui tu te tais, ô Déesse, cuirassée, méconnaissable, attendant l’heure où tu décideras de nous. Mais nous te reconnaissons sous ton casque, ô Pallas, Walkyrie de l’Olympe.

Le Coq a voulu ses malheurs. Ne le suivons plus ! Barbares, mais amis de l’Ordre et de la Raison, nous ne suivons pas les apôtres de la Révolte.
Puisse leur tonnerre s’éteindre sur tes bords, ô Rhin, fleuve sacré qui roules quand il te plaît nos destins et nos pensées. Les nations souillées doivent s’incliner. Puissions-nous voir un jour, comme au déclin de l’Empire, vivifier notre sol délivré d’un sang nouveau et d’un ordre meilleur.

O toi qui donnas la force aux Latins et la sagesse aux Germains ; toi qui vis passer les bandes d’Arioviste et celles de César, Mère toujours foulée ; Toi qui souffris par les Romains et puis par les Francs, Toi qu’insultèrent les Aigles, et puis les Lys, et puis le Coq, Mère toujours prisonnière et pourtant généreuse aux vainqueurs et secourable aux vaincus, ô Bourgogne ! Tu gardes comme un trésor tes vertus mystérieuses. Ton vin, ta richesse, tes héros, tes génies, tes espoirs sont sur toi comme un million d’étoiles. Mais ta vraie parure est ton regret, ô Mère déchue ! Et c’est ainsi que nous t’adorons, ô Bourgogne, éternelle et superbe martyre, divinité prisonnière ! Et c’est avec des larmes, avec des colères plus qu’avec des hymnes qu’il faut te célébrer, ô terre incomparable, Attique de l’Occident.

23.03.2009

La Tarasque

Sainte Marthe et la Tarasquetarscon.jpg

Connaissez-vous la fabuleuse histoire de la Tarasque ? Cette créature apocalyptique est issue des légendes médiévales de Provence. Il s’agissait d’un monstre amphibie, qui était si gigantesque et si puissant qu’il terrorisait toute la population du village à côté duquel il avait élu domicile. Il ravageait le pays, dévorant les bétails et détruisant les maisons. C’est Sainte Marthe qui seule sera capable de la dompter et de ramener la paix dans la contrée. J’ai choisi d’en parler, car cette créature est comme vous pourrez le voir assez proche de notre mascotte la Vivre (bien que plus terrifiante), faisant également l’occasion de festivités chaque année à Tarascon, généralement le 29 Juillet (jour de la Sainte Marthe). C’est en me promenant dans les étagères de mon grand-père que j’ai déniché un relativement vieil ouvrage de contes et de légendes provençales, dont j’ai extrait et recopié le conte de la Tarasque pour vous le faire connaître. Le texte que j’ai choisi est d’inspiration chrétienne, et vous replongera à l’époque des persécutions, des martyrs et des saints. A présent bonne lecture, car le voici :

« Le Léviathan se sentait encore en pleine force. Il n’était pas très vieux puisqu’il n’avait guère plus de mille ans, et toute la colère que l’Eternel avait mise jadis dans son sang continuait d’y bouillonner furieusement.

La terreur habitait autour de ses dents. Son corps était semblable à des boucliers d’airain fondu : il était couvert d’écailles pressées, si étroitement jointes que le moindre souffle n’eût pu y passer. Ses yeux étincelaient comme la lumière du soleil levant. Du fond de sa gueule sortaient de brûlants éclairs, et des fumées montaient de ses narines ; son haleine aurait allumé des charbons. Son cœur était dur comme une enclume, et la foudre serait tombées sur lui sans faire remuer ses membres d’un côté ni de l’autre. Il se riait des épées, des lances et des cuirasses. Il marchait sur l’or comme sur la boue, et les gouffres où il passait blanchissaient comme de la cendre.

Mais après des siècles de puissance et d’orgueil, il devint inquiet soudain. Ce fut lorsque saint Jean commença d’annoncer la venue prochaine du Christ. Le Léviathan comprit que la vieille Loi par laquelle il régnait allait voler en pièces, et qu’une Loi nouvelle lui ôterait son empire : la vengeance de Dieu ne voulait plus de lui pour allié.

Dans le même temps, les monstres qui vivaient dans les terres maudites de Judée, entendant résonner parmi les pierres et les épines la voix de saint Jean, furent saisis d’une crainte égale à celle du Léviathan : les licornes impétueuses, les sirènes du désert, les affreuses sirènes aux pieds d’oiseaux qui vivent dans les rochers et la poussière, les onocentaures furieux qui ont un buste de guerrier sur le corps d’un âne sauvage, les satyres aux flancs de bois rugueux, aux gosiers de corne, les funèbres lamies, les dragons, tous s’enfuirent soudain de la Terre sainte.

Le Léviathan remonta en grondant vers le nord, et ne s’arrêta que dans les hautes montagnes qui s’entassent au centre de l’Asie mineure. Ce pays était peuplé de Gaulois qui l’avaient conquis depuis deux siècles, et on l’appelait d’après leur nom la Galatie d’Asie. Farouche, le Léviathan s’y retira pour y attendre la mort. Mais auparavant, il aurait voulu perpétuer sa race, en laissant après lui un monstre qui fit du mal aux hommes.

Un jour, dans ces montagnes, il rencontra… faut-il tout dire ? C’était une bête si horrible, celle-ci, que le bruit et la mémoire même de son nom sont tombés dans les ténèbres, car il secouait d’épouvante les plus hardis : nommer la Bête, c’était presque la faire apparaître. Encore aujourd’hui, les seuls qui pensent à elle, les Provençaux, n’osent l’appeler que sous un nom qui heureusement n’est pas le vrai, la Bounge.

Une vipère gigantesque. En guise d’yeux, elle montrait sur son front osseux un trou livide, où les plus de sa peau retenaient une escarboucle. Quand elle se baignait, elle déposait sur la rive son œil de pierre étincelante, et devenait aveugle jusqu’au moment où, sortant de l’eau, elle le reprenait. Elle était d’une sauvagerie merveilleuse, et ne voulait frayer avec aucun animal, pas plus qu’avec les hommes. Si un fou la pourchassait, elle lâchait sur lui un jet d’ordure enflammée, à la fois raide comme un dard et liquide comme la boue ardente des volcans, qui s’étendait sur un arpent de long, et réduisait en cendres les corps vivants, les armes et les pierres.

Elle vieillissait donc solitaire, elle aussi. Le Léviathan profita d’un jour où la Bounge se baignait dans un immense lac salé nommé Tatt pour lui dérober son escarboucle. Il se jeta sur la bête aveugle, lui mordit la nuque, lui tordit les reins, et l’entraina avec lui. Les eaux du Tatt frappées d’horreur refluèrent en vastes houles sur les rives. Telles furent les noces du Léviathan et de la Bounge.

Treize mois plus tard naissait un monstre nouveau, qui en quelques jours grandit de façon démesurée, au point d’effrayer ses parents. Il avait la tête fauve d’un lion, avec le mufle fendu en croix d’une crevasse sanglante. Ses dents étaient aigües comme des glaives. Sur son coup se hérissait une crinière noire et brillante qu’il secouait en gonflant la nuque : et alors, sans qu’il ouvrît la gueule, il sortait de cette chevelure des rugissements mortels. De la tête à la queue, les os de son échine semblaient crever sa peau écailleuse et se dressaient comme cent fers de hache. Ses flans palpitaient ainsi que des voiles de navire tourmentées par la rafale. Ses six pattes tordues portaient des ongles d’ours, qui claquaient et grinçaient sur le sol. Loin derrière son ventre blême serpentait une queue qui aurait semblé celle d’un aspic, vive et jaillissante, si elle n’eût été à sa racine grosse comme la taille d’un homme, et aussi longue qu’un tronc de cèdre.

Sa force était plus grande que celle de douze éléphants de guerre attelés ensemble. Mais c’est un grand bonheur que le Léviathan et la Bounge furent âgés et tristes quand ils donnèrent le jour au nouveau monstre ; sans cela, il aurait dévoré la terre. Il fut pourtant presque aussi terrible que ses parents. Les Gaulois d’Asie l’appelaient dans leur langue Tharrascouros ; et sans rien en savoir, à mille lieues de là, quand cette bête fut venue en Occident, les Gaulois de Gaule, dont la langue est presque la même, devinèrent aussi qu’il fallait l’appeler Tarasque.

Or il advient que la Tarasque, à peine adulte, prit en haine son pays d’Asie, les eaux Tatt, et ses propres parents. Elle descendit furieusement du haut des montagnes Galates, et se jeta dans la mer. Elle nagea vers le soleil couchant, et sur son passage elle faisait bouillir le fond de la Méditerranée comme l’eau d’un chaudron.

Quand elle arriva au large des côtes provençales, elle sentit parmi les flots salés une force aussi farouche que la sienne s’opposer à son élan et l’envelopper d’une étreinte glacée. C’était le Rhône, le Rhône qui au sortir ses bouches labourait largement le limon des gouffres marins avant de consentir à s’arrêter. Du haut des Alpes, les glaciers et les champs de neige précipitaient dans les vallées des torrents qui se chevauchaient et s’écrasaient les uns sur les autres.

Irritée de cette résistance, la Tarasque remonta vers la surface : elle fendit les masses froides qui du haut de l’estuaire croulaient sur elle. Elle s’élança vers le nord, et d’énormes bourrelets d’eau venaient crever en tumultes sous le mistral qui écorchait le fleuve. Des nappes troubles déferlaient au loin sur les campagnes inondées, battant les murs des maisons ; des paquets d’écumes allaient s’échouer dans les roseaux secoués, pleins de rudes bruissements.

Mais à mesure que la Tarasque dévorait l’espace liquide avec la violence d’un raz-de-marée, sa colère diminuait ; elle se prenait à estimer le Rhône, cet adversaire courageux et sans repos. Elle finit par se lasser de ce jeu sauvage, et satisfaite d’avoir conquis dix lieues sur le fleuve, elle gagna les marais étalés sur la rive orientale, et y établit désormais sa demeure.

En ce temps là, une immense forêt couvrait les deux bords du Rhône entre Avignon et Arles. Les gens du pays l’appelaient Nerluc, c'est-à-dire la Noire-Forêt ; car elle était faite de chênes verts au feuillage si foncé, et si confusément entre leurs énormes troncs se pressaient les fourrés de lentisque et de cade, qu’une nuit perpétuelle régnait là-dessous.

Ça et là seulement les arbres faisaient place à des bras du Rhône, vivants ou morts, à des étangs innombrables, à des prairies mouvantes qui flottaient sur la vase. Le monstre amphibie se plaisait dans ces herbages. Il mangeait le foin comme vingt bœufs ; et il engloutissait du même coup toutes les bêtes des champs qui venaient s’y ébattre.

Il dormait sous les opaques ramures, dans le secret des roseaux et dans les lieux humides. Les ombres couvraient son ombre, et les saules des îles l’environnaient. Joyeux et sans étonnement, il se disait : « Quand je voudrai, je boirai le fleuve ! » et il se promettait que le Rhône viendrait couler dans sa gueule.

En attendant, il remplissait de son corps énorme les bras du fleuve qui lui plaisaient, et faisant refluer les eaux il obstruait toute navigation. Dans les bassins plus profonds, quand il avait plongé pour fouiller la fange, il remontait si soudainement à fleur d’eau, parmi des remous épais et troubles, qu’il faisait chavirer les barques. Il mettait ses pattes sur les plus gros bâtiments et les engloutissait, ou bien il les broyait entre ses mâchoires affreuses. Il poursuivait les naufragés dans l’eau et sur les rivages, où il traînait avec un bruit de torrent son ventre flasque.

Il pourchassait les troupeaux et les bergers ; et parfois, même, jusque sous les murs du bourg fortifié de Jarnègues, autour duquel s’écartait la forêt, en bordure du Rhône. Le raclement de ses écailles sur les galets annonçait son approche aux habitants terrorisés : « La Tarasque ! La Tarasque ! »

tarasque.JPGDu haut des portes, les gardes hésitants lui lançaient des flèches, des javelots, précipitaient sur son dos leurs masse d’armes, et tout ce qu’ils avaient sous la main. Mais la Tarasque méprisait le fer comme des feuilles mortes, et l’airain comme un bois pourri ; les pierres de la fronde et les boulets des balistes étaient pour elle de la paille sèche qui vole.

Nul, bien entendu, n’aurait songé à l’affronter dans son domaine, les bois ou les marais. Et l’on n’imaginait point quelle ruse pourrait venir à bout de se malice.

Soudain, au bout de sept ans, on cessa de la voir. Pendant tout un mois, les pauvres hommes se crurent débarrassés d’elle par miracle. Cependant, un beau jour, dans un des marécages favoris de la Tarasque, un chasseur égaré sentit une affreuse odeur : bientôt il vit sur l’herbe jaunie et comme cuite une dépouille gigantesque, toute plissée, noirâtre : on eût dit un amas de loques en décomposition. Joyeux, il  planta son épieu, pour insulter l’ennemie morte et prendre sa revanche des longues angoisses passées. Mais le fer ne fit que crever une peau vide, sans résistance, comme dans de l’eau, en soufflant. C’était la mue de la Tarasque, qui venait de faire peau neuve, et courait déjà la campagne, fière et affamée.

­– Il aurait fallu, pensa l’homme, profiter de sa fièvre, et l’attaquer pendant qu’elle était malade. Trop tard maintenant.

Les habitants attendirent avec impatience la prochaine mue, bien décidés à battre la campagne dès qu’une nouvelle disparition de la Tarasque annoncerait qu’elle allait quitter sa vieille peau. Il fallut laisser passer encore sept ans. Mais quand ils découvrirent le marécage où avait lieu la métamorphose, ils ne purent s’approcher de la bête en travail, si effroyables étaient la chaleur et la puanteur dégagées par sa fièvre : ils en seraient tombés morts. Ils durent regarder de loin la Tarasque se tordre et se débattre pendant huit jours, se traînant à peine dans d’affreux efforts, battant de ses replis la boue qui tremblait, et remplissant l’air de rauques grondements. Alentour, des fumées lentes montaient de l’herbe et des arbres, empoisonnés par son mal.

Pourtant la vue de ce grand monstre si longtemps cloué au sol humide donné une idée aux spectateurs. Il y avait non loin d’Avignon, dans es marais de la Sorgue, un lieu désert appelé le Thor, où s’étendait une nappe de boue si tenace qu’elle engloutissait tout ce qui s’y posait, lièvres au pas léger, oiseaux, ou feuilles tombées. Les pierres lancées par jeu s’y enfonçaient avec une lenteur terrible et sûre. Si un homme, s’écartant du chemin, y aventurait le pied ou le poing, la boue lui suçait le bras, la jambe, le corps entier, l’avalant comme si un attelage de bœufs le tirait avec des cordes. Il fallait en toute hâte couper à la hache bras ou jambe, pour sauver le malheureux de cette boue infernale. Plus tard, l’intervention de la sainte Vierge devait faire disparaître ce champ d’enlisement, et les gens du voisinage, par reconnaissance, élevèrent à cette place même l’église Notre-Dame qu’on y voit encore.

Les Gaulois de Nerluc pensèrent donc qu’ils pourraient diriger la Tarasque vers ce lieu de perdition, en liant à des piquets, espacés le long du chemin, des chiens, des chèvres, des ânes, qu’elle dévorerait l’un après l’autre, attirée de proche en proche par leurs cris de terreur. Quand elle arriverait au champ de boue, elle y trouverait un dernier appât, placé au centre du bourbier gluant : un jeune taureau de Camargue qu’on aurait fait glisser là, et qu’on maintiendrait en l’air par quelque engin.

Il suffisait de tendre un câble entre deux grands pins fourchus, enracinés en terre ferme sur l’un et l’autre bord. Pour lancer ce câble, voici ce qu’on fit. Au pied de l’un des pins se campa un frondeur. Il fit tournoyer sa fronde, et lança par-dessus le champ de boue une pierre qui s’envola en bourdonnant. Derrière elle se courbait dans l’air une ligne blanche et tremblante : c’était un fil de lin attaché au projectile qui l’entraînait. A peine tombée sur l’autre rive, la pierre fut ramassée, et le fil qui flottait mollement dans l’espace fut tendu avant d’avoir effleuré la boue. Ensuite on le fit passer dans la fourche de chacun des pins, et en tirant l’une des extrémités on hala d’un arbre à l’autre une longue amarre de pêcheur, qui supportait en son milieu un taureau mugissant.

La Tarasque, alléchée par les proies offertes, ne fut pas longue à parvenir jusqu’au Thor. Mais hélas, avertie par sa malice diabolique, elle s’arrêta au bord du terrain mouvant. D’un coup formidable de sa queue, elle faucha le pin le plus proche qui tomba dans le bourbier et fut englouti tout entier en quelques minutes. Pendant ce temps, la bête avait saisi le câble entre ses mâchoires et tirait dessus avec la force d’une avalanche. On vit alors une chose inouïe : pour la première et la dernière fois au monde, le gouffre du Thor lâcha sa proie. Le taureau, déjà à demi enseveli, émergea lentement de son tombeau visqueux, et glissa sur la fange comme une anguille harponnée. Quand il fut sur l’herbe sèche, la Tarasque le dévora, tout barbouillé de limon comme il était. Puis elle s’en retourna vers le Rhône.

Les habitants de la Noire-Forêt, désespérés, regagnèrent leurs hameaux ou le bourg de Jarnègues. Et leur malheur dura encore pendant de longues années : jusqu’à l’arrivée de sainte Marthe en Provence.

Sainte Marthe, après la mort de Jésus, avait échappé par miracle aux premières persécutions. En compagnie de sa sœur Marie-Madeleine et de son frère Lazare, de Marie Jacobé, de Marie Salomé, des servantes Marcelle et Sara, les bourreaux l’avaient lancée en pleine mer sur une barque sans rames ni voiles, sans gouvernail, toute crevassée. Ils n’avaient ni pain ni eau et leur mort était certaine.

Mais Lazare le ressuscité dépouilla ses épaules du linceul de mort qu’il portait toujours en souvenir de Jésus ; Marthe et Madeleine le déployèrent à la brise, et le pauvre esquif glissa à fleur d’eau comme un alcyon. Des anges chantaient dans l’air, et à les ouïr les fugitifs se sentaient soulagés de toute faim et de toute soif.

Au bout de sept jours, ils arrivèrent en vue des îles Stoechades, qui depuis ont formé la Camargue. La barque décrivit une courbe gracieuse vers le nord. Son sillage, en ralentissant peu à peu et se brisant à l’approche de la plage, traça sur l’eau calme une route de satin azuré. De nos jours encore, quand le temps est serein, on voit frissonner à la surface de la mer de longues écharpes de moire bleue qui rappellent l’arrivée de la barque providentielle : on appelle cela le chemin des saintes. La petite troupe prit pied sur le sable en un lieu qui, par la suite, eut nom : les Saintes-Maries de la Mer, en l’honneur de Marie-Madeleine, Marie Jacobé et Marie Salomé, et de leur servante Sara l’Egyptienne, qui devint la patronne des Bohémiens.

Ils passèrent la nuit sous le porche d’un temple, couchés à même la pierre. Le lendemain, ils se préparèrent. Sainte Marthe, avec sa servante Marcelle, se mit à remonter la vallée du Rhône, prêchant dans les campagnes et dans les bois. C’est alors que les malheureux habitants de Jarnègues et des hameaux d’alentour, voyant sa sainteté et connaissant les miracles opérés par ses compagnons, la supplièrent de les délivrer du monstre qui les terrorisait.

Marthe, émue de leurs prières, entra dans la Noire-Forêt. Elle avançait, seule, sans autre défense que sa robe blanche. Et ses petits pieds nus se posaient légèrement sur les pierres, les épines et la boue, sans en être ni blessés ni souillés. Guidée par le bruit retentissant que faisait au loin la Tarasque, elle découvrit sans peine son chemin dans les bois, et trouva la bête qui achevait de dévorer sa proie, un jeune poulain sauvage échappé de Camargue.

Quand la Tarasque vit Marthe, nouvelle victime offerte, elle mugit avec une joie épouvantable. Elle se dressa sur ses pattes de derrière, dont les griffes d’ours labourèrent le sol. Sa queue, en battant d’impatience, fit écrouler un amas de rochers dans un nuage de poussière. Elle se rua vers Marthe, et le sol tremblait sous le poids de son corps. Son mufle de lion dégouttait de sang par toutes ses SL373191.JPGcrevasses, et riait.

La jeune fille alors leva la main et présenta la croix à la Tarasque. L’élan monstrueux de la bête se brisa, comme une vague contre des falaises : la Tarasque s’arrêta en tressaillant, clouée au sol. Elle pantelait, tout son corps semblait bouillonner. Sainte Marthe leva encore la main, et lui jeta de l’eau bénite. La fièvre folle de la bête s’éteignit comme une eau écumante qui retombe et s’étale.

Sainte Marthe dénoua sa ceinture couleur de mer paisible ; elle la prit par les deux bouts et la fit doucement voler en avant, à la façon de l’écuyer qui passe la bride au cheval. La Tarasque baissa la tête, et par-dessus sa crinière ténébreuse la ceinture bleue retomba sur son coup. Elle se laissa lier, et plus douce qu’un agneau, elle suivit sainte Marthe qui souriait.

La belle enfant et le monstre sortirent de la forêt et entrèrent dans le bourg de Jarnègues par la porte fortifiée, grande ouverte. Les habitants, d’abord effrayés, se rassurèrent vite et poussèrent des cris de joie en bénissant la sainte qui les avait sauvés. Quand la Tarasque fut rendue sur la place, et comme ils n’avaient plus rien à craindre et qu’elle était laide, ils lui jetèrent de grosses pierres pour l’assommer, et la percèrent de coups de lance. Elle mourut sans se défendre, ses prunelles ardentes fixées sur sainte Marthe. Elle semblait la boire des yeux.

Sainte Marthe pleura en voyant s’éteindre la flamme silencieuse de ces regards. Elle pleura, puis elle pardonna aux gens leur colère parce qu’ils avaient beaucoup souffert.

Depuis ce jour-là, Jarnègues prit le nom de Tarascon. Sainte Marthe fonda dans la ville une basilique en l’honneur de la Vierge. Plus tard, elle y fut ensevelie, et après sa mort fit beaucoup de miracles. »

Source : « Contes et Légendes de Provence » d’André Pézard, aux éditions Fernand Nathan, 1961.

U.D.

21.03.2009

La Légende de la Vivre

            Qu’est-ce que la Vivre ?vivre.jpg

Le mot « Vivre » est une des écritures du nom de la créature légendaire qu’est la Vouivre. Cette écriture singulière se retrouve en région Bourguignonne, dans les contes populaires qui relatent de cet étrange animal. On notera l’existence d’autres orthographes à travers la France, tel que « Vouire » en Franche-Comté, « Nwyvre » en Bretagne, mais encore « Guivre », « Wivre », « Vaisvre », « Vuipre », et en anglais on trouve l’écriture « Wyvern ». On voit donc qu’il ya foule d’écritures possibles pour une même chose, qui elle-même diffère selon les mythes. On a longtemps rattachés ces noms à la racine latine « vipera », mais on sait aujourd’hui que « Vouivre » et ses équivalents remontent à un vocable celtique, « wobera », lui-même issu d'une racine indo-eurpéenne « bher- », qui signifie « ondoyer ».

La Vivre peut revêtir différentes apparences suivant les légendes, mais elle est systématiquement associée au serpent. La Vivre est généralement un grand serpent souterrain, gardant un précieux trésor, et est associée à l’eau et à la féminité. Elle n’est pas nécessairement mauvaise, comme le mot « serpent » pourrait le suggérer, mais comme nous l’indiquent les légendes, elle donne souvent de bonnes leçons aux hommes qui convoitent ses trésors.

On raconte par exemple en Bourgogne l’histoire d’une femme déjà riche et pourtant très avare, qui perdit son fils en volant le trésor de la Vivre. Un an après, jour pour jour, la Vivre consentit à lui rendre son fils en échange d’une bonne conduite qu’elle avait du avoir pendant toute l’année, devenant ainsi la plus généreuse des femmes au sortir de cette expérience.

Il est intéressant de voir que dans l’imaginaire celtique, le serpent (et par extension la Vivre) est associé au monde souterrain et à la terre nourricière ; aux bienfaits de la Nature également par la thématique de l’eau qui lui est associé. Cet aspect bienfaiteur du monde souterrain se retrouve dans la mythologie gauloise, et ce n’est qu’avec l’arrivée de l’Eglise catholique que l’image du serpent sera ternie en étant associée au mal, à la tentation et au péché (dans le but notamment de faire oublier les vieilles mythologies païennes). Ce qui influence aussi les légendes, avec notamment cet aspect « draconisant» et agressif qu’on y retrouve parfois.

Heureusement, certaines traditions sont encore vivantes aujourd’hui, et pour ne citer qu’un exemple il y a, tout les 20 ans à Couches (un charmant petit bourg de Saône-et-Loire situé à mi-chemin entre Autun et Chalon-sur-Saône), et ce depuis 1328 (donc prochainement en 2028), une fête pour célébrer la victoire du magicien Yoata sur la Vivre de Couches, et faire revivre par la même les coutumes, métiers et festivités médiévales.

Voici donc quelle est notre emblème, un animal mythologique issu de notre héritage celtique et bourguignon. Car à l’heure du matérialisme et du rationalisme ambiant, quoi de mieux que de revisiter notre patrimoine mythologique pour respirer un peu et reprendre espoir ? La Vivre, c’est aussi ce dragon qui sommeille en nous, cette force, cette combativité depuis trop longtemps assoupie, que nous comptons bien réveiller par notre œuvre. Cet animal puissant, protecteur et éternel, symbolise pour nous une identité et une culture qui jamais ne mourra, et que nous défendrons avec ardeur. C’est sous la bannière de ce serpent mythique que nous lancerons la Résistance !

 

U.D.