29.11.2009

Fatalité

C'est quand sonnera le glas,
Que je partirai là bas,
Le pied nu, le cœur meurtri,
Je te pleurerai, mon ami.

Affaissé sur le bord des chemins,
Je t'appellerai cent fois, en vain.
Les yeux fixés sur le ciel obscurci,
Je te pleurerai, mon ami.

Une dernière fois je dirai ton nom,
Ce nom cent fois béni,
Mais le temps sera long,
Sans toi mon ami.

Alors tout sera dur et froid,
Plongé dans l'obscurité sans toi.

Car l'amitié ne meurt pas,
Et demeure au delà du trépas.

in Morne vie, 2009

Hugues R.

23.11.2009

La triste condition de la déesse de moindre importance.

 

Je suis femme des héros, que chantent les poètes

Déesse de la Sylve, et des Eaux, et des Champs.

Le divin et l'humain mélangés en mon être :

La risible misère et l'infiniment grand.

 

J'ai des yeux de candeur et un front noble et blanc

Encore l'air enfant et la bouche écarlate.

Y voit-on le brasier qui me brûle au dedans

Et qui parfois, soudain, en colères éclate ?

 

Tout mon corps est sauvage et rétif aux caresses

Qui se vêt de feuillages et qui naît dans l'humus

Ainsi il court le bois, mon corps de chasseresse

Voyez sous les branchages sa grâce et beauté nue.

 

Mais ce corps inutile, je le traîne en pardon

Je dois expier l'orgueil, traîné comme une chaîne

Qui un jour a voulu siéger au divin Mont.

Cela fut une faute, que fit ma part humaine.

 

Et maintenant mes yeux voient le monde agité.

Et je me penche aux sources comme un cerf altéré

Qui recherche l'eau vive, l'eau vive pour oublier.

Ô ruisseau ruisselant, deviens pour moi Léthé !

 

Leontia

 

28.09.2009

Contre les bûcherons de la forêt de Gastine

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Ecoute, Bûcheron, arrête un peu le bras!
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas:
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force
Des Nymphes qui vivaient dessous la duré écorce?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer des Déesses?


Forêt, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière,
Plus l'amoureux pasteur sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous percé,
Son mâtin à ses pieds, à son flanc sa houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette.
Tout deviendra muet; Echo sera sans voix;
Tu deviendras campagne et, en lieu de tes bois,
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue;
Tu perdras ton silence, et haletants d'effroi
Ni Satyres ni Pans ne viendront plus chez toi.


Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphyre,
Où premier j'accordai les langues de ma lyre,
Où premier j'entendis les flèches résonner
D'Apollon, qui me vint tout le coeur étonner;
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jeta
Et de son propre lait Euterpe m'allaita.
Adieu, vieille forêt, adieu têtes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le dédain des passants altérés,
Qui, brûlez en été des rayons éthérés,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers et leur disent injures.
Adieu, chênes, couronne aux vaillants citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnâtes à repaître!
Peuples vraiment ingrats, qui n'ont su reconnaître
Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers
De massacrer ainsi nos pères nourriciers!


Que l'homme est malheureux qui au monde se fie!
O Dieux, que véritable est la Philosophie
Qui dit que toute chose à la fin périra
Et qu'en changeant de forme une autre vêtira;
De Tempé la vallée un jour sera montagne
Et la cime d'Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert;
La matière demeure, et la forme se perd.

 


Pierre de Ronsard

20.07.2009

En marchant devant


Marcher devant ! Marcher devant !
Comme le pilote.
Etre aussi mécanicien, radio, navigateur.
Rester debout quand les autres s’assoient,
Sourire quand ils serrent les dents,
Donner sa flotte quand ils ont soif,
Et son cœur quand ils n’en ont pas.
Porter la fatigue des faibles,
Eclairer ceux qui sont dans le noir,
Espérer pour six, vouloir pour dix.
Puis, le soir, quand tous se taisent,
Parler pour eux au Seigneur.

 

Guy de Larigaudie

 

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04.06.2009

L'esthétique du laid

nadar-baudelaire.jpgUNE CHAROGNE

 

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

 

Charles Baudelaire, issu du recueil Les Fleurs du Mal, in Spleen et Idéal

(Photographie de Charles Baudelaire par Nadar)

01.05.2009

Jammertal, Jammertal

 

Sie sang vom irdischen Jammertal nicht mehr.

Der Mensch hat das göttliches getötet.

Ist er freier?

Der Mensch träumt kein Mensch mehr sein.

 

Keine Eiapopeia mehr,

Und kein Schrei, und kein Kampf, und kein Lächeln.

Jetzt herrscht nur ein ewiges Träum,

Der Mensch schläft, um das Leben zu vergessen.

MT

30.04.2009

Sire, celui qui est a formé toute essence

Sire, celui qui est a formé toute essence
De ce qui n'était rien. C'est l'oeuvre du Seigneur :
Aussi tout honneur doit fléchir à son honneur,
Et tout autre pouvoir céder à sa puissance.

On voit beaucoup de rois, qui sont grands d'apparence :
Mais nul, tant soit-il grand, n'aura jamais tant d'heur
De pouvoir à la vôtre égaler sa grandeur :
Car rien n'est après Dieu si grand qu'un roi de France.

Puis donc que Dieu peut tout, et ne se trouve lieu
Lequel ne soit enclos sous le pouvoir de Dieu,
Vous, de qui la grandeur de Dieu seul est enclose,

Elargissez encor sur moi votre pouvoir,
Sur moi, qui ne suis rien : afin de faire voir
Que de rien un grand roi peut faire quelque chose.

Joachim Du Bellay (1522-1560), Les Regrets (1558)

15.04.2009

Un hiver en Auxois

 

Une mer de nuages déploie son épais manteau gris,

Enveloppe les prairies, et borde les collines lointaines.

Ses flots de coton sont poussés par un vent mordant.

Elle avance, inexorablement.


 

Bientôt, elle aura recouvert tout le pays,

Seuls quelques sommets perceront avec peine.

Et je contemple le spectacle, oubliant le temps.

Je vois maintenant un océan.


 

Alors, le parfum de sa victoire jaillit :

Pierre humide et humus, et mousse mondaine.

La nature semble somnoler et tout se rend,

C’est le calme, de l’herbe au firmament.

 

 

Bien rares sont les animaux à quitter leur logis,

Seuls quelques farouches corbeaux s’envolent en croassant leur haine,

Croyant briser l’harmonie de la paix, jubilant,

En vain : brume règne maintenant.

 

 

 

 

MT

13.04.2009

France, mère des arts, des armes et des lois

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France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle :
Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.
 
Si tu m’as pour enfant avoué quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ?
France, France, réponds à ma triste querelle.
Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix.
 
Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
Je sens venir l’hiver, de qui la froide haleine
D’une tremblante horreur fait hérisser ma peau.
 
Las, tes autres agneaux n’ont faute de pâture,
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.
 

Joachim Du Bellay (1522-1560), Les Regrets (1558)

26.03.2009

Une nuit de printemps

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Le ciel est pur, la lune est sans nuage :
Déjà la nuit au calice des fleurs
Verse la perle et l'ambre de ses pleurs ;
Aucun zéphyr n'agite le feuillage.
Sous un berceau, tranquillement assis,
Où le lilas flotte et pend sur ma tête,
Je sens couler mes pensées rafraîchies
Dans les parfums que la nature apprête.
Des bois dont l'ombre, en ces prés blanchissants,
Avec lenteur se dessine et repose,
Deux rossignols, jaloux de leurs accents,
Vont tour à tour réveiller le printemps
Qui sommeillait sous ces touffes de rose.
Mélodieux, solitaire Ségrais,
Jusqu'à mon coeur vous portez votre paix !
Des prés aussi traversant le silence,
J'entends au loin, vers ce riant séjour,
La voix du chien qui gronde et veille autour
De l'humble toit qu'habite l'innocence.
Mais quoi ! déjà, belle nuit, je te perds !
Parmi les cieux à l'aurore entrouverts,
Phébé n'a plus que des clartés mourantes,
Et le zéphyr, en rasant le verger,
De l'orient, avec un bruit léger,
Se vient poser sur ces tiges tremblantes.

 

                                                                François-René De Chateaubriand