14.12.2009

Pensées sur la barbarie moderne

L'embryon du malheur

Pourquoi tuez-vous cet enfant ? - Et quoi ! Ne s'agit-il pas plutôt d'un simple amas de cellules ? Avec quelques mois de plus ce serait un enfant et je serais un assassin. Mais par bonheur ce n'est qu’une chose informe, mon acte est donc juste en plus d'être salutaire.

 

Déni d'humanité

Est-on bien sûr de savoir à partir de quand on devient un être humain ? Ici, ce jour-ci et à cette heure-ci, l'embryon n'est pas une personne, et on peut allégrement supprimer cette chose gênante. Là-bas, un jour plus tard, une heure plus tard c'est bien un être humain, et on commettrait un infanticide. Quelques méridiens font votre qualité d'humain. « Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà ».

 

Contre les chamanistes

Celui-là, qui parce que ses ancêtres ont colonisé, tresse ses cheveux et joue du djembé, regardez comme il a l'air préoccupé. Il se demande si demain la terre tournera encore, il porte toute la misère du monde sur ses épaules chétives. Dans un soupir il rêve secrètement que le Dalaï-lama occupe le Vatican, et qu'alors enfin son pays est recouvert de minarets à éoliennes.

- Comment pouvez-vous encore manger de la viande ? Vous ne savez-donc pas que la température a augmenté en Islande ? Qu'il est odieux le spectacle de l'homme déraciné.

Ô néo-barbares, que votre lutte acharnée contre des chimères est plaisante ! Que vos jérémiades de citoyens du monde arrangent les puissants de l'ordre mondial !

- Mais au juste, pourquoi ce déguisement ?

- C'est que plus la misère est affublée de grotesque, moins elle paraît sérieuse.

Mérovée de Thil

 

27.11.2009

Développement du tiers-monde ?

Tôt ou tard, la pensée des habitants du tiers-monde s'avisera de la disproportion entre leur essence propre et celle de l'Europe ; et alors, tous les efforts les plus novateurs, comme ceux auxquels nous nous livrons aujourd'hui, pourraient apparaître comme une forme supérieure de colonisation et connaître également l'échec. Cela s'annonce déjà aujourd'hui. Souvent, ce qui occupe les esprits clairvoyants dans d'autres pays, ce n'est plus de reprendre les Lumières européennes et la forme de civilisation qui en découle, mais de savoir comment l'homme et la société pourraient devenir capables d'un authentique développement sur la base de leur propre tradition. Alors Herder aura de nouveau son heure, et non seulement comme l'interprète de la << Voix des peuples dans leurs chants >> ( Stimme der Völker in Liedern ) , non seulement comme le critique des Lumières unilatérales, ou comme l'éveilleur prophétique de << l'esprit des peuples >>. Alors deviendra subitement parlant ce qui dans toutes les sciences de l'esprit a l'efficience d'une marque indélébile, cet élément de tradition, de l'Etre devenu qu'elles représentent et qui correspond le mieux au concept de culture, de nature développée par le soin de l'homme.

 

Hans-Georg Gadamer, L'héritage de l'Europe, 1989

 

19.11.2009

La vertu vient du cœur. Elle ne vient pas de la raison.

sacré-coeur.jpgC’est un sujet important, car l’erreur de beaucoup de nos contemporains est d’affirmer que c’est uniquement grâce la raison que nous pouvons faire le Bien. C’est absurde, car si l’on veut véritablement faire le Bien, c’est par pur amour. Or l’amour vient du plus profond de notre cœur, la raison ne fait que le diriger, le canaliser. La vertu provient donc de ce cœur, plus spirituel que matériel comme nous le savons à présent. Et tous les actes vertueux que nous posons sur Terre nous sont insufflés par cet amour, présent en chacun de nous. C’est aussi toute la différence entre la morale religieuse et la morale moderne, laïque. Entre morale naturelle et morale institutionnelle. Les Droits de l’Homme par exemple, forment tout d’abord un texte législatif, qui voudrait poser les principes d’une morale moderne et universelle, dans le cadre d’un idéal plus que d’une situation concrète. C’est après que ces Droits sont érigés en une sorte de religion laïque, et l’on voit facilement qu’y déroger serait un sacrilège, une profanation. En se fondant sur une idée de l’Homme, qui d’ailleurs si l’on voulait être sceptique serait contestable (avez-vous déjà vu l’Homme, ce concept ?), et en la mettant au centre des regards (principe de l’humanisme), on veut lui attribuer des Droits, qui en quelque sorte seraient naturels et donc inaliénables. Nous sommes conscients qu’il existe bel et bien une nature humaine, et que des droits luis sont inhérents (cette affirmation ne doit pas être l’apanage de l’idéologie des droits de l’homme) : ne serait-ce que le droit à la vie, ou celui de ne pas être contraint d’agir selon sa conscience. Des droits certes, mais aussi des devoirs. L’idée morale est incomplète sans l’un des deux. Déjà là, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est problématique, car elle propose des droits, mais n’impose pas de devoirs, sinon de laisser aux autres ces droits, ce qui est insuffisant. En outre cette vision de l’Homme est purement subjective car déconnectée de tout principe transcendant autre que l’Homme lui-même, comme nous le prouvent d’ailleurs les régulières mouvances de cette idéologie (oscillations entre libéralisme et socialisme, on parle même d’ajouter d’autres articles à la DUDH, pour reconnaitre par exemple les droits à l’avortement et à l’euthanasie…).

Bref, dans le principe, ça pourrait fonctionner, encore qu’on puisse simplement ne pas être d’accord avec ces principes pour ce qu’ils ont de catégoriques. Mais humainement c’est autre chose. La raison, que l’on érige en Dieu depuis l’époque des « Lumières », a bien peu de poids, seule face à la misère humaine. Dans les situations concrètes, si bien sûr posséder en soi des principes est primordial, c’est bien le cœur qui nous pousse à agir, et c’est lui qu’il faut alors écouter si l’on veut être sûr de bien agir. On voit bien que la raison a des effets pervers : elle nous pousse à reconsidérer nos valeurs, à relativiser le mal que pourrait causer un péché. Vous en avez certainement tous déjà fait l’expérience : votre cœur vous dit que telle chose est intrinsèquement mauvaise, mais votre raison vous amène à peser le pour et le contre, laissant le mal s’insinuer dans votre esprit et vous suggérer que finalement ce n’est pas si grave. Le cœur lui, sait où se trouve la vérité.

            Pourtant, vous vous dîtes certainement que sans la raison, nous ne saurions agir efficacement dans le Bien. En effet, si le cœur doit être à l’origine de l’intention vertueuse, la raison doit aiguiller cette intention, la concrétiser. Et non pas l’inverse, qui serait dramatique et pourrait aboutir a des absurdités morales : prenons l’exemple des crimes du communisme et du nazisme au XXème siècle. La raison a forgé des doctrines qui, dans les deux cas, décidaient de ce qui était bien ou mal. Puis le cœur des hommes s’est empli de haine contre ce qu’ils croyaient mal, et ils ont tué, brûlé, massacré en pensant purifier, ordonner, soigner. On voit bien que cela va a l’encontre de la morale naturelle que nous dicte notre cœur. Toutes ces guerres au nom de la Paix et des Droits de l’Homme, quand bien même y aurait-il d’autres intérêts plus concrets par derrière, n’est ce pas paradoxal ? En somme la raison doit guider l’impulsion de notre cœur, sans la réfréner.

            La  vertu étant un thème fondamentalement religieux, on ne pourrait pas ici éluder la question de Dieu, et des religions humaines. Pascal a dit que l’on ne pouvait pas connaître Dieu par la raison (contrairement à Descartes), mais qu’on le pouvait par le cœur. Car bien que la raison ait un rôle premier à jouer dans la connaissance de Dieu (on ne peut aimer sans connaitre), Sa vérité est à la fois si simple et si pleine de mystères qu’arrive un moment où la raison, l’intelligence bute et ne peut plus avancer : on passe alors de la connaissance rationnelle à la connaissance contemplative. On voit facilement la place centrale qu’occupe l’idée du cœur dans la religion. La raison est commune à tout homme, mais notre cœur nous est propre, et il est ce qui nous est de plus personnel. Or la découverte de Dieu par la prière et l’écoute est une chose tout à fait intime et intérieure. Lorsque nous prions, bien que nous le fassions pour nous comme pour la multitude, nous sommes seuls, en tête à tête avec Dieu. L’individualité du cœur est donc un élément constitutif de la religion : chacun devant pouvoir trouver son chemin intime vers Dieu et la sainteté. Cependant cette individualité ne doit pas déborder sur la raison, qui intervient comme médiateur entre les hommes, et qui permet de former une véritable religion (du verbe latin religere, c'est-à-dire qu’elle relie les hommes entre eux par leur credo). Car si chacun doit trouver Dieu avec son cœur, la religion n’est rien sans un dogme pour ainsi dire rationnel qui, loin de nous brimer comme on pourrait le penser, nous aide à progresser dans notre foi en nous apportant des éléments essentiels à sa compréhension. André Frossard disait : « les dogmes ne fixent pas à l’intelligence des limites qu’il lui serait interdit de franchir, ils l’attirent au-delà des frontières du visible ; ce ne sont pas des murs, ce sont des fenêtres dans notre prison. ». Alors si la raison ne peut pas être à l’origine de la foi, elle doit pourtant la soutenir et l’étayer autant que le cœur.

            La religion doit donc être fondée sur le cœur profond de l’homme, sans quoi elle tourne le dos à Dieu, qu’on ne peut apprendre à connaître par la seule raison. C’est là que je verrais une différence entre les religions tournées vers Dieu, et les religions laïques érigées par la raison. Parce qu’en effet, si l’homme peut tenter d’oublier Dieu et de vivre sans lui, il ne pourra s’empêcher de se tourner vers quelque principe supérieur et absolu. C’est en cela que je peux affirmer, au risque d’étonner, que l’idéologie des droits de l’Homme est plus proche du fascisme que du christianisme ou à plus forte raison de toute autre religion. Ces deux idéologies résultent finalement d’un même rejet du divin, et lui sont de fait une sorte de substitution, en tournant le regard vers un homme ou des hommes, et non plus sur Dieu. Il n’est pas question ici de faire un quelconque jugement de valeur sur ces idéologies, simplement une comparaison théorique afin de faire apparaître cette thèse : malgré le règne de l’athéisme et du rationalisme, il y a toujours des religions, de même qu’il y en a toujours eu et qu’il y en aura toujours. Seulement voilà, ces religions laïques sont bien sûr opposées à l’idée de Dieu et du cœur, et donc de la vertu. Elles sont même plus qu’opposées au cœur, elles nient son existence. De fait on ne voit chez elle le bonheur de l’homme que d’une manière terrestre et matérielle, à l’opposé de la manière spirituelle et céleste qu’incarne le cœur, tourné vers Dieu.

            Depuis la Chute, l’Homme est conduit par des passions, par lesquelles il est souvent dominé voire détruit. Cependant, une passion telle que la joie, la colère, le désir, l’affection, est neutre en tant que telle : il y a des joies morbides comme de justes colères, et inverse. Les vices nous inspirent l’inclinaison de ces passions vers le Mal et le péché. A l’inverse le but premier de toute vertu n’est donc pas de refouler ces passions, mais de les maîtriser, les canaliser, afin de les détourner du Mal et de les orienter vers le Bien. La vertu est indispensable au Bien, et le cœur est indispensable à celle-ci. L’écoute de notre cœur est donc indispensable au Bien.

U.D.

18.10.2009

La Peur du Silence

 « La bouche garde le silence pour écouter parler le cœur. » Alfred de Musset

 

            Il est un mal étrange qui ronge nos sociétés : la peur du silence. Notre époque est plongée dans un tourbillon de bruit dont il est difficile de sortir, et quand cela arrive, le silence est ressenti comme un vide. Parce que la technique, le « progrès » sous le signe du quel sont placées les civilisations modernes, ça fait du bruit. Que dire en effet de la vie citadine, qui est le lot d’une écrasante majorité en France, si ce n’est qu’il n’est rien de plus bruyant ? Le ronronnement ininterrompu des moteurs, le chuintement indistinct des pneus sur l’asphalte, le tintamarre des klaxons aux heures de pointe… L’insipide musique de supermarché déversée à pleins flots à tous les coins de rue, les basses qui sourdent depuis les boites de nuit, les baladeurs à plein volume dans la rue… Nous sommes imbibés de son à n’en plus pouvoir, comme si la vie moderne nous pressait dans un étau sonore.

            On veut toujours plus, plus vite. L’idéal semble même de pouvoir faire plusieurs  choses en même temps (n’oublions pas que le temps, c’est de l’argent.). Pour ne prendre qu’un exemple, celui de la musique : elle n’est plus vue comme un art, mais comme un « bouche-trou » sonore. Elle permet de ne plus penser à rien, d’oublier le reste du monde. En bref elle aurait deux utilités : la première, celle d’offrir une distraction. Une distraction au sens pascalien du terme, c'est-à-dire qui nous éloigne de nous-mêmes et de notre misérable condition humaine. La deuxième, c’est celle de nous enfermer dans notre sphère individuelle, pour mieux se concentrer. Mais pas au sens de faire appel à nous facultés intellectuelles. Au sens de se ramener sur soi, sur cet ego superficiel, juste entre notre cœur et les autres, ou il n’y a rien qui fait peur, rien qui agresse.

            Quant à la beauté artistique de la chose, eh bien… Elle est souvent mise de côté. On préfère la quantité à la qualité. Il y en nous comme un vide à combler, et en préférant le bruit et la distraction au silence, on se range sur le plan de l’avoir et non sur celui de l’être. L’image curieuse de la pénétration des écouteurs du baladeur dans les oreilles est assez intéressante, car un vide physique est en l’occurrence réellement comblé. C’est encore plus flagrant dans le cas des casques, qui enserrent la tête et enferment dans une bulle cotonneuse confortable, où l’on pense pouvoir se trouver enfin seul.

            La musique joue aujourd’hui un autre rôle, dont je n’ai pas parlé jusqu’à présent. Bien sûr, le chant à toujours été un lien social fort : par sa virilité et son entrain, il donne courage et force aux guerriers avant la bataille. Par l’émotion de sa voix et ses accents vibrants, il peut susciter des élans spirituels de joie et d’amour. Mais à présent, c’est autour de la musique d’un autre, celle d’un « artiste » que l’on se retrouve. Partager ses goûts musicaux est encore le meilleur moyen de se faire des amis si l’on est jeune. On assiste à une réelle prostitution de l’art, dans sa consommation de masse grâce aux moyens modernes (CD, Internet, Mp3, etc.) et dans l’identification à un groupe qu’il permet. L’art musical est devenu démocratique, et personnalisable : la mode est de créer ses playlists afin de revendiquer son appartenance à un groupe social. Enfin quelle est cette manie de vouloir s’approprier l’art, de souhaiter l’avoir pour soi, et d’en engranger un maximum pour se faire reconnaître socialement ?

            Mais quelle est la raison de ce fourmillement d’informations sonores, de cette complexité, de cet enchevêtrement monstrueux ? Le bruit n’est il pas un moyen de se détourner de l’essentiel ? Car enfin il n’est qu’une chose matérielle et superficielle, qui enrobe peut-être joliment les choses, mais qu’il faut briser pour arriver à l’important. Cette dictature du bruit est, j’en suis convaincu, une solide barrière au recueillement et au spirituel. Quel est le meilleur moyen de détruire une vie spirituelle, si ce n’est de la saouler, de l’assommer de distractions ? Pourquoi le silence fait-il si peur aujourd’hui ? Sans doute parce que lui seul permet de rentrer au plus profond de soi-même, et de s’interroger sur ce dont on est fait.

            A l’heure où l’on préfère parler pour ne rien dire, le silence est devenu un gros mot. Avant, on disait : « Pas de nouvelles, bonne nouvelle ! ». Maintenant, le silence est vu comme une injure, un mépris. Même en politique, car nos sociétés démocratiques se doivent d’informer leurs citoyens, afin qu’ils se considèrent comme participants de la vie politique de la cité.

            Ne nous laissons pas emporter par le bruyant tourbillon de cette culture de mort et d’oubli. Sachons goûter la valeur du silence, et le voir comme la plus belle des musiques. Disons-nous bien qu’au final, il n’est rien de plus complet sur la Terre.

 

« La parole est d’argent, le silence est d’or. […]Le silence est le remède à tous les maux. » Le Talmud

U.D.

19.09.2009

La peste blanche

Nous sommes à la fin des années 1970, deux hommes, l'un et l'autre " optimistes par tempérament ", un historien et un journaliste, Pierre Chaunu et Georges Suffert, se sont associés pour procéder à une enquête sur les raisons de la tentation suicidaire qui assaille l'Occident et pour tenter d'y trouver un remède.

 

[P.C. : ] Nous savons maintenant que cette peste blanche est en profondeur une crise d'identité. Cette perte de la mémoire, c'est une maladie de la personne. Nous ne savons plus qui nous sommes, pourquoi nous sommes là et quelle mission nous a été confiée. Peu de gens, en réalité, l'ont su, depuis que l'homme s'interroge la nuit en observant le déplacement insensible des étoiles. Mais la plupart d'entre eux ont refusé l'idée d'une non-signification des choses et des êtres. A cette minute, ils ont choisi la survie collective. Et c'est grâce à cette résolution simple que l'espèce, que les hommes ont réussi l'incroyable épopée dont nous sommes les héritiers.

[...]

Ça a l'air d'une blague. Mais l'Occident tout entier est dans la position d'Hamlet. Ce dernier quart du XXe siècle est la plus haute tour d'Elseneur. Nous sommes assis sur un créneau, nous regardons le brouillard qui monte de la mer, et nous nous demandons s'il faut continuer à naviguer ou s'il ne serait pas plus pratique de nous endormir ou de sauter dans le vide. Je suis, nous sommes, pour la navigation. Et nous savons à quelle condition elle peut avoir lieu : si les hommes de cette époque s'arrachent au désespoir, la vie renaîtra. les hommes de media ont tous rêvé au Printemps de Prague ; nous leur proposons un Printemps de l'Espèce. Ce n'est pas si mal.

G.S. : C'est la condition de la redécouverte et du dépassement de notre identité. Au fond, nous sommes peut-être à la fin du Premier jour du monde. Si nous sommes dans la position d'Hamlet, c'est que nous avons accédé collectivement à la liberté. Nous pouvons laisser tomber ce " sac et cette corde " ; nous pouvons nous délester du fardeau de l'être. Ou bien, foncer. [...]

P. C. : Evidemment. Ce redressement, s'il se produit, nous n'en verrons pas les conséquences. C'est toujours comme cela. C'est sans importance. Et il est vrai que nous rêvons. Tant mieux. Ce sont les rêves qui font l'histoire.

 

Pierre Chaunu et Georges Suffert, La Peste blanche, 1979

 


09.09.2009

Saint Bernard, selon R. Guénon


Parmi les grandes figures du moyen âge, il en est peu dont l’étude soit plus propre que celle de saint Bernard à dissiper certains préjugés chers à l’esprit moderne. Qu’y a-t-il, en effet, de plus déconcertant pour celui-ci que de voir un pur contemplatif, qui a toujours voulu être et demeurer tel, appelé à jouer un rôle prépondérant dans la conduite des affaires de l’Église et de l’État, et réussissant souvent là où avait échoué toute la prudence des politiques et des diplomates de profession ? Quoi de plus surprenant et même de plus paradoxal, suivant la façon ordinaire de juger les choses, qu’un mystique qui n’éprouve que du dédain pour ce qu’il appelle « les arguties de Platon et les finesses d’Aristote », et qui triomphe cependant sans peine des plus subtils dialecticiens de son temps ? Toute la vie de saint Bernard pourrait sembler destinée à montrer, par un exemple éclatant, qu’il existe, pour résoudre les problèmes de l’ordre intellectuel et même de l’ordre pratique, des moyens tout autres que ceux qu’on s’est habitué depuis trop longtemps à considérer comme seuls efficaces, sans doute parce qu’ils sont seuls à la portée d’une sagesse purement humaine, qui n’est pas même l’ombre de la vraie sagesse. Cette vie apparaît ainsi en quelque sorte comme une réfutation anticipée de ces erreurs, opposées en apparence, mais en réalité solidaires, que sont le rationalisme et le pragmatisme; et, en même temps, elle confond et renverse, pour qui l’examine impartialement, toutes les idées préconçues des historiens « scientistes » qui estiment avec Renan que « la négation du surnaturel forme l’essence même de la critique », ce que nous admettons d’ailleurs bien volontiers, mais parce que nous voyons dans cette incompatibilité tout le contraire de ce qu’ils y voient, la condamnation de la « critique » elle-même, et non point celle du surnaturel. En vérité, quelles leçons pourraient, à notre époque, être plus profitables que celles-là ?

[...]

 

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La doctrine de saint Bernard est essentiellement mystique; par là, nous entendons qu’il envisage surtout les choses divines sous l’aspect de l’amour, qu’il serait d’ailleurs erroné d’interpréter ici dans un sens simplement affectif comme le font les modernes psychologues. Comme beaucoup de grands mystiques, il fut spécialement attiré par le Cantique des Cantiques, qu’il commenta dans de nombreux sermons, formant une série qui se poursuit à travers presque toute sa carrière; et ce commentaire, qui demeura toujours inachevé, décrit tous les degrés de l’amour divin, jusqu’à la paix suprême à laquelle l’âme parvient dans l’extase. L’état extatique, tel qu’il le comprend et qu’il l’a certainement éprouvé, est une sorte de mort aux choses de ce monde; avec les images sensibles, tout sentiment naturel a disparu; tout est pur et spirituel dans l’âme elle-même comme dans son amour. Ce mysticisme devait naturellement se refléter dans les traités dogmatiques de saint Bernard; le titre de l’un des principaux, De diligendo Deo, montre en effet suffisamment quelle place y tient l’amour; mais on aurait tort de croire que ce soit au détriment de la véritable intellectualité. Si l’abbé de Clairvaux voulut toujours demeurer étranger aux vaines subtilités de l’école, c’est qu’il n’avait nul besoin des laborieux artifices de la dialectique; il résolvait d’un seul coup les questions les plus ardues, parce qu’il ne procédait pas par une longue série d’opérations discursives; ce que les philosophes s’efforcent d’atteindre par une voie détournée et comme par tâtonnement, il y parvenait immédiatement, par l’intuition intellectuelle sans laquelle nulle métaphysique réelle n’est possible, et hors de laquelle on ne peut saisir qu’une ombre de la Vérité.

 

[...] Il aimait à donner à la Sainte Vierge le titre de Notre-Dame, dont l’usage s’est généralisé depuis son époque, et sans doute en grande partie grâce à son influence; c’est qu’il était, comme on l’a dit, un véritable « chevalier de Marie », et qu’il la regardait vraiment comme sa « dame », au sens chevaleresque de ce mot. Si l’on rapproche ce fait du rôle que joue l’amour dans sa doctrine, et qu’il jouait aussi, sous des formes plus ou moins symboliques, dans les conceptions propres aux Ordres de chevalerie, on comprendra facilement pourquoi nous avons pris soin de mentionner ses origines familiales. Devenu moine, il demeura toujours chevalier comme l’étaient tous ceux de sa race; et, par là même, on peut dire qu’il était en quelque sorte prédestiné à jouer, comme il le fit en tant de circonstances, le rôle d’intermédiaire, de conciliateur et d’arbitre entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique, parce qu’il y avait dans sa personne comme une participation à la nature de l’un et de l’autre. Moine et chevalier tout ensemble, ces deux caractères étaient ceux des membres de la « milice de Dieu », de l’Ordre du Temple; ils étaient aussi, et tout d’abord, ceux de l’auteur de leur règle, du grand saint qu’on a appelé le dernier des Pères de l’Église, et en qui certains veulent voir, non sans quelque raison, le prototype de Galaad, le chevalier idéal et sans tache, le héros victorieux de la « Queste du Saint Graal ».

 

René GUÉNON

Publié dans La vie et les oeuvres de quelques grands saints,
Librairie de France, s. d.

Source

 

01.09.2009

Simple folklore ?

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25.06.2009

La Tour de Babel

 

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Genèse 11 1-5

« Tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l'orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s'y établirent. Ils se dirent l'un à l'autre: « Allons! Faisons des briques et cuisons-les au feu! » La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent « Allons! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux! Faisons-nous un nom et ne soyons plus dispersés sur toute la terre ! »

 

_________________________

 

 

Étonnante leçon que devraient nous donner ces versets de la Bible. La tour de Babel, symbole de l'orgueil de l'homme, fut jetée à terre par Dieu avant qu'il ne disperse l'Humanité sur le globe. Pourtant aujourd'hui, c'est un éternel recommencement auquel nous assistons.

 

L'homme veut sans cesse se rassembler, s'unifier. Il est toutefois désolant de noter que les plus fervent détracteurs de l'uniformisation culturelle issue du système colonial reproduisent un ersatz de ce système. La culture européenne doit supplanter les identités nationales. Ces mêmes identités nationales qui il n'y a pas si longtemps supplantaient les identités locales et religieuses. Depuis 300 ans le monde change à une vitesse effrénée mais depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, cette logique d'évolution s'est traduite par la logique du toujours plus. On veut toujours plus d'identification, de généralisation, de classification. Le prix à payer pour ces résultats est terrible. La leçon de l'échec colonial comme le fait justement remarquer Théodore Monnod aurait du servir. Reprenons son exemple de l'Afrique:

 

« L’Afrique existe, très concrètement. Il serait donc absurde de continuer à la regarder comme une table rase à la surface de laquelle on peut bâtir, ex nihilo, n'importe quoi, comme une substance informe à laquelle on puisse infliger, au gré de l'opérateur, n'importe quel moule. »

 

Et de continuer sur la généralisation:

 

« Dans notre sotte – et paresseuse – passion de la généralisation abstraite, nous sommes persuadés qu'un système d'enseignement, un mode de scrutin, un code, un régime son bon « en soi » et automatiquement salutaires à la totalité du globe, alors qu'on voit mal, a priori, pourquoi ce qui a réussi (quand c'est le cas!) sous 45° de latitude nord serait nécessairement bénéfique aux bergers du Tibesti ou aux Pygmées de la forêt vierge. »

 

La passion de la généralisation s'explique dans l'orgueil de l'homme. Cet orgueil le pousse à faire des classifications afin de mesurer son importance. Assuré de sa supériorité, établie sur des critères subjectifs, il s'en va, investi d'une mission « divine » de civilisation des populations sauvages. Ainsi la tendance actuelle est à l'uniformisation culturelle afin que l'Humanité tout entière réunie dans la grandeur du système occidental décadent puisse s'élever vers l'éther. Mais cette élévation se fait au prix terrible de la perte des cultures. Pourtant l'homme aurait tant à gagner en confrontant ces cultures plutôt qu'en voulant imposer la domination de l'une sur l'autre jusqu'à l'hégémonie de celle-ci.

C'est ainsi qu'à force d'effort, les hommes se rassemblent et bâtissent ensemble une multitude de Babel dont les tours pénètrent selon la formule biblique les cieux. C'est toujours dans cette logique du toujours plus que ces tours semblent sans cesse en compétition pour savoir quel architecte réussira enfin à dominer le monde de toute la hauteur de sa création.

Pourtant Dieu jeta la tour de Babel à terre et l'on peut penser que l'homme se verra punit de la même manière. D'un point de vue plus laïc, la Nature reprendra ses droits et l'orgueil de l'homme se verra bien amoché lorsque ces stalagmites de béton, d'acier et de verre s'écrouleront sur elles-mêmes.

La solution se trouve probablement dans cette citation de Teilhar de Chardin quand à propos des races humaines il parle de « diversité fonctionnelle », « d'essentielle complémentarité » et « d'union qui différencie. »

 

Abbadon

11.06.2009

L'Amour et l'Occident

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Amour et mort : voilà, pour Denis de Rougemont, la rencontre qui structure la conscience occidentale - une conscience passionnelle. Et cet amour-passion prend, presque toujours, la forme de l'adultère, avec la souffrance qu'engendre la contradiction entre ce que nous devons, et ce que nous voulons. Ainsi, l'occidental présente une particularité déroutante : il aime ce qui le fait souffrir.

L'origine de cette particularité remonte, à ses yeux, aux mythes forgés par les classes supérieures du XII° et XIII° siècle. Ces mythes, nous dit-il, ne sont pas ce qu'ils ont l'air d'être. Le roman de Tristan est en réalité une construction symbolique, permettant à la société d'alors de s'évader du carcan de règles, de plus en plus contraignantes, où l'Eglise enserrait la société médiévale. C'est donc, dans une certaine mesure, une institution imaginaire permettant à l'institution réelle de fonctionner malgré la contradiction qui la mine, entre morale chevaleresque et morale chrétienne.

Cependant, au-delà de cette analyse sommaire, une autre vérité du roman existe : il exprime un conflit intérieur, entre le bonheur et ce à quoi aspirent les êtres, au-delà du bonheur lui-même. Et ce « quelque chose » impossible à nommer, la passion, l'amour, l'amour-passion est d'essence religieuse. Les amants du mythe sont ravis « par delà le bien et le mal », « au-delà du monde ». D'où la constante séparation des amants : grâce à elle, ils peuvent aimer le véritable objet de leur amour, c'est-à-dire l'amour lui-même.

Qu'est-ce que cet amour-passion épris de lui-même ? C'est fondamentalement l'amour de la mort, c'est-à-dire l'amour comme porte vers la mort. L'occidental, pour Denis de Rougemont, est l'homme qui souhaite la mort et vit,

passionnément pour, à travers la passion, à travers l'amour réciproque malheureux, expérimenter dans la vie la paix de la mort.

Pourquoi cet appétit de souffrance ? Parce que de la souffrance naît la conscience. L'occidental, dès l'origine, dès le XII° siècle, est un homme qui a peur de la mort, mais qui aime cette peur, parce qu'elle fonde son rapport au monde. D'où son enthousiasme guerrier, son appétit de conquête, son besoin de victoire, sa soif de découverte - et son malheur inéluctable.

La suite

Scriptoblog sur l'Amour et l'Occident, de Denis de Rougemont

 

+Merci à Benjamin+

02.05.2009

Vous n'y comprenez rien ? C'est normal.

Un monde toujours plus complexe

C’est une drôle de maladie qui agite notre monde moderne. J’appellerais cela le syndrome de la complexité exponentielle.

Un syndrome peut-être dû aux facteurs démographiques actuels ? Si par hasard vous avez l’occasion de contempler une foule d’un millier d’hommes, c’est beaucoup, c’est même trop pour que vous puissiez connaître chacun d’eux, vous direz vous. Alors difficile d’imaginer six milliards d’individus humains tout autour de la Terre… qui en plus interagissent et forment ainsi une sorte de nébuleuse de réseaux, un peu à la manière des neurones d’un cerveau. De quoi rendre fou, ou du moins donner le vertige.

Ou peut-être cela vient-il de la modernité, qui veut que des connexions s’établissent, toujours plus nombreuses, toujours plus éloignée géographiquement, entre ces multitudes de particules de vie et de raison, disséminées aux quatre coins du globe.

Mais il est inutile de rechercher les causes de ce phénomène sans essayer avant cela de le comprendre un minimum.

Cette complexité peut au premier abord nous paraître bien étrangère, à nous qui avons notre petit cercle d’amis, notre train-train quotidien, nos «hobbies» et nos occupations du week-end. Et pourtant, il est ardu d’imaginer à quel point cette complexité nous imprègne en nous-mêmes, au quotidien et dès notre plus petite enfance. A tel point que c’est entré dans nos habitudes et que nous ne nous en soucions point… jusqu’au jour ou quelque chose dérape, bien sûr.

Qu’est-ce que la complexité ? Ce mot nous évoque un sentiment assez désagréable d’impuissance et d’incompréhension face à une chose dépassant notre entendement. Il y a derrière ce mot une idée de foisonnement, de multiplicité de rapports de causalités qui s’entremêlent et se chevauchent. Pour la comparaison : un épi de blé évoque la simplicité et l’unité, tandis qu’un immense chêne aux ramifications denses et nombreuses nous évoqueras plutôt la complexité.

Alors pourquoi exponentielle ? Peut-être parce que l’idée de tendre vers l’infini est inhérente au concept de complexité. La complexité d’un système n’est pas un phénomène immobile, mais est au contraire en perpétuelle évolution ; si la complexité ne se « complexifie » pas, si un système déjà complexe ne le devient pas encore plus, alors il cesse d’être complexe, et il devient aisé de l’analyser. En fait, c’est un grossier pléonasme que de parler de « complexité exponentielle »… Enfin, cela sonne bien, alors passons. Un peu de concret à présent.

Le syndrome de complexité exponentielle, comme je me le plais à appeler, marque de son insaisissable empreinte tous les aspects de notre vie et du système qui l’englobe, et peut se dévoiler sous des facettes aussi différentes que nombreuses.

Vous n’en doutiez plus, cela passe d’abord par l’évolution technologique incroyable que connaît notre civilisation depuis les « Temps Modernes » (CF Charlot !), par le Progrès – avec un grand P, cela s’entend !

Nous vivons a l’heure actuelle au milieu d’une folie d’engins technologiques superflus, dont nous savons rarement nous servir, dont nous ne connaissons pas le fonctionnement, et que nous serions bien incapables de fabriquer nous-mêmes. Nous surfons sur une vague de gadgets et d’objets de « confort », donc sans jamais vraiment toucher le fond.

La complexité du matériel technologique avec lequel nous vivons quotidiennement est devenue incroyable. Et ce en très peu de temps. Qui aurait pensé, il y a quelques décennies, qu’un jour il pourrait se servir d’un ordinateur pour jouer et échanger des fichiers par l’Internet, qui aurait pensé qu’il pourrait un jour regarder un film sur un téléphone… portable ? Cet engouement pour le multifonction, pour les « gadgets couteau-suisse » contribue bien évidemment à la complexité de la vie moderne.

Tout n’est plus que mécanique, électronique, informatique, tout n’est plus qu’engrenage, tout n’est plus qu’intermédiaire. Au quotidien l’homme n’utilise plus sa propre force, ses propres capacités que pour enclencher des forces technologiques destinées à le remplacer : au lieu de courir, il exerce une pression de son pied sur une pédale, au lieu d’écrire, il appuie sur une touche pour voir apparaître une lettre devant lui, etc.

Le monde moderne est donc excessivement complexe, et subit le règne de l’artificiel, de la transmission, des réseaux. Et si nous n’y étions pas habitués depuis la plus petite enfance, nous y serions totalement perdus, sans défenses. Il n’y a qu’à voir l’embarras dont furent saisies les vieilles générations à l’apparition d’Internet, des téléphones portables et des walkmans.

La science pure, celle où vous n’y comprenez vraiment rien, se complexifie elle aussi toujours plus. Elle s’accompagne en effet d’une spécialisation excessive par domaines : il n’y a plus de médecins, il n’y a que des cardiologues, des ostéopathes, des stomatologues, des ophtalmologues, des urgentistes, des chirurgiens plastiques, des entérologues… De même dans le domaine des mathématiques, chaque branche c’est tellement développée que plus personne ne peut prétendre à maîtriser l’ensemble de l’arbre : Henri Poincaré (1854-1912) aurait été le dernier des mathématiciens universels. Donc développement de la science qu’on pourrait qualifier d’excessif, il est bien souvent superflu, au service du marché et des gouvernements.

Les rapports humains sont touchés, et sont aujourd’hui caractérisés par l’artificiel, le superflu et l’indirect (CF chats électroniques, sms, etc.). Il règne à plus haut niveau une hypocrisie ambiante au service d’un politiquement correct de règle en haut comme en bas.

Nos gouvernements démocratiques sont excessivement complexes, et bien incompréhensibles à leurs citoyens. A l’heure du parlementarisme parasitaire, on voit se développer une administration et une bureaucratie sans cesse plus inutiles, et moins efficaces. Pour l’exemple, une de mes connaissances qui voulait construire une simple cabane de jardin sur son terrain avait dû envoyer à la DDE et à la mairie locale une quantité astronomique de papiers en plusieurs exemplaires, des plans, des notices de construction, des coupes de terrain, des photos du paysage, etc. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir une folie grandissante dans ces administrations et ces gouvernements, où la règle est de tout codifier, de vouloir tout contrôler, toujours légiférer… La classe dominante ne se bat plus en duel, elle se fait des « procès ».

Si l’on regarde la situation internationale, tout n’est pas simple non plus, et notre planète ressemble plus à un immense Capharnaüm qu’autre chose. Le nouveau désordre mondial veut qu’il y ait toujours plus de conflits, en fait il n’y en a jamais eu autant qu’au XXIème siècle. Des conflits eux-mêmes toujours plus complexes, trop souvent insolubles (CF Israël). Sans compter les quelques 200 millions de « nomades modernes » qui se baladent à la surface de la planète, dans un chaos désordonnés dont il est impossible de connaître toutes les causes. Un joyeux bordel donc…

Maintenant que nous saisissons un peu mieux ce phénomène de complexité exponentielle, essayons d’en définir quelque peu les causes et les origines.

Je dirais que ce règne de la complexité va avec nos temps, qu’il est indissociable de notre époque postmoderne, et n’est que la suite logique de la modernisation, de l’explosion technologique (des moyens de transport par exemple), et de la domination du système capitaliste. Il est la conséquence directe du néolibéralisme : il n’y a plus d’unité, plus d’unisson, les hommes abandonnés à leurs pulsions se lancent dans l’immense « chacun pour soi » du Marché, dans la guerre de tous contre tous.

Et ce système est d’autant plus incompréhensible qu’il est celui d’une « société de spectacle », pour reprendre l’expression de Guy Debord. Aveuglés par une abondance de marchandises, illusionnés par les grands spectacles du capitalisme, nous pensons vivre dans le meilleur des mondes, en ignorant le mal qui ronge la planète et nos cœurs. Il est très difficile de cerner un tel phénomène politique qui se dissimule et ne veut pas être compris.

La société de consommation, qui a vu son avènement dans l’après-guerre, se base sur la surenchère, l’exponentiel donc (de même que le capitalisme dont le mot clef est toujours plus), et l’artificiel, l’argument du « c’est comme si vous y étiez ! ».

N’oublions pas un abandon incontestable du spirituel, avec cette volonté de tout expliquer par des raisonnements logiques (qui ne seront d’ailleurs jamais que de la poudre aux yeux face aux mystères du cosmos). D’où l’évolution de la science marchande et de ses valeurs matérialistes.

Significative également, la totale perte de crédit des sciences « inexactes » telles que l’alchimie, l’herboristerie, l’astrologie, qui ont pourtant fait leurs preuves… Mais à part l’astrologie de bas étage, cela ne rapporte pas grand-chose.

On a aujourd’hui une peur déraisonnée de la violence directe, et plus encore de la mort (relative à l’athéisme ambiant sans aucun doute) : par confort, on a recours à une violence indirecte (mais toujours douloureuse !). Pour ne citer qu’un exemple, le dernier duel officiel en France fut disputé en 1967 par les deux députés Gaston Defferre et René Ribière. La violence, quand elle explose malgré tout, en général par le facteur groupe, est donc chaotique et n’est plus soumise à aucune « limite ».

On constate par ailleurs l’effacement de toute réelle autorité directe, le pouvoir est à présent indirect, il s’exerce sur la population par le moyen de lobbys devenus tout-puissants, et de campagnes de désinformation voire de propagande. Tout cela se complexifie encore plus avec l’ « émancipation » de la femme, qui, de même que les bourgeois à la Révolution, réclame un pouvoir politique, et des droits à la consommation autonome. La soumission de la femme est à présent une soumission au système, indirecte en quelque sorte, ce qui la rend difficilement compréhensible. Avec l’obtention de l’autonomie féminine, il vient une complexification des situations familiales et gouvernementales (l’une reflétant l’autre, comme toujours).

Plus globalement, et historiquement, cette complexification internationale résulte du phénomène de mondialisation en phase terminale et, plus récemment, de la fin de la Guerre Froide.

Fort bien, nous savons à peu près les tenants du syndrome, voyons à présents ses aboutissants ; voyons les effets et le ressenti de la complexité exponentielle, sur nous simples hommes du XXIème siècle.

Le plus marquant est peut-être un embarras et un désappointement généralisés de la population. Elle ne sait souvent que penser des hommes qui la gouvernent, et ressent une certaine peur de l’avenir, nous le voyons tout les jours.

Cette complexité entraîne immanquablement une réaction de simplification et de généralisation, parfois à l’extrême : par exemple l’idée d’un complot terroriste ou à l’inverse l’anti-américanisme primaire, comme nous l’avons vu suite aux évènements du 11 septembre 2001. Simplifications amplement récupérées par les gouvernements au profit de la démagogie ambiante. Le gouvernement et ses médias procèdent à des amalgames, ils diabolisent les idées qu’ils considèrent comme « dangereuses » et qu’ils désirent éliminer. Mais moi-même je fais certainement de grossières simplifications, car rien n’est plus difficile que de comprendre la complexité même.

On arrive donc à la gouvernance (malgré les apparences) d’une intelligentsia à moitié secrète qui, sans toujours saisir toutes les ficelles du monde moderne, en comprend déjà plus que le commun des mortels, qu’elle soumet donc allègrement, au nez et à la barbe de toute autorité morale.

Cela ne se fait pas sans un abandon et un désintérêt de la politique ; la plupart, ne pouvant comme tout le monde rien comprendre à leur situation, se décourage et s’en désintéressent. S’en suit un repli sur la sphère privée et la consommation, ce qui n’est pas sans arranger notre chère société du spectacle.

Enfin une autre conséquence de cette complexification des sociétés humaines est, je crois, « l’ère des virus » dont parle Alain de Benoist, où la généralisation et la globalisation du mode de propagation des virus (qu’ils soient organiques ou informatiques) entraînent un nouvel hygiénisme social. On ressent pleinement cette mode du virus avec depuis peu la grippe Mexicaine, nouvelle menace d’une pandémie mondiale.

Si l’on veut résumer, le syndrome de la complexité exponentielle touche tous les domaines de notre vie, il n’est pas près de s’arrêter et prend ses sources loin en arrière. Et nous, citoyens, nous retrouvons un peu perdus au milieu de tous les éléments de compréhension qui s’entremêlent dans un cafouillis insoluble. De même il n’est pas rare que nous nous fourvoyions, pensant faire le bien, mais servant en fait les des intérêts supérieurs et très peu altruistes. Une lourde chape de brouillard nous empêche de voir clair devant nous, nous risquons de chuter à chaque instant, et notre monde est décidément bien malade.

UD

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