21.10.2009
L'industrie du déclassement
« Le ministère n’avait pas à satisfaire seulement les besoins du Parti, il avait encore à répéter toute l’opération à une échelle inférieure pour le bénéfice du prolétariat.
Il existait toute une suite de départements spéciaux qui s’occupait, pour les prolétaires, de littératures, de musique, de musique, de théâtre et, en général, de déclassement. Là, on produisait des journaux stupides qui ne traitaient presque entièrement que de sports, de crime et d’astrologie, de petits romans à cinq francs, des films juteux de sexualité, des chansons sentimentales composées par des moyens entièrement mécaniques sur un genre de kaléidoscope spécial appelé versificateur. Il y avait même une sous-section entière (appelée en novlangue, Pornsex) occupée à produire le genre le plus bas de pornographie. Cela s’expédierait en paquet scellés qu’aucun membre du Parti, à part ceux qui y travaillaient, n’avait le droit de regarder. »
George Orwell, 1984

Agrippa
14:20 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : 1984, george orwell, media, culture, déclassement, spectacle
30.09.2009
Le romantisme allemand

Personne, je crois, n’a parlé de l’Allemagne avec plus d’enthousiasme que les romantiques français. Il faut pour s’en convaincre lire les lettres qu’Edgar Quinet envoyait à sa mère depuis Heidelberg. Le plus étrange, c’est que presque personne ne savait alors l’allemand en France, pas même Mme de Staël qui a le plus contribué à faire connaître l’Allemagne. Musset déclare : « Le romantisme est la fille de la poésie allemande » et Nodier voit « dans cette merveilleuse Allemagne » la dernière patrie de la poésie. Pour Victor Hugo, « La France et l’Allemagne sont essentiellement l’Europe : l’Allemagne est le cœur et la France la tête. » , S’il n’était pas Français, il voudrait être Allemand. Lamartine écrivit un jour à un ami séjournant à Francfort : « Tu es heureux d’être forcé d’apprendre l’allemand. Tout considéré il n’y a plus que cette nation qui pense. Toute l’Europe recule et ils avancent : mais ils iront plus loin que nous n’avons été, parce que chez eux tout repose sur un principe vrai et sublime : Dieu et l’Infini. »
Image : Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages.
18:27 Publié dans Image, Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature, romantisme, romantisme allemand, allemagne, france, europe, culture, spiritualité
10.04.2009
Le secret de la Joconde
23:30 Publié dans Image | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : joconde, de vinci, tableau, peinture, lecture d'image, vidéo, art, culture, histoire de l'art
25.03.2009
"Das Deutschlandlied", allemand ou nazi ?
Das Deutschlandlied ou Das Lied der Deutschen, en français le Chant de l'Allemagne ou le Chant des Allemands, est à l’origine de l’hymne national allemand d’aujourd’hui. Revoyons brièvement l’historique de ces trois célèbres couplets :
En 1797, Joseph Haydn, s’inspirant très certainement de l’hymne du peuple croate, écrit l’hymne de l’empereur Gott erhalte Franz, den Kaiser pour l’empereur allemand Franz II. Ceci constituera plus tard la mélodie de l’hymne national allemand. Et c’est après en Août 1841 que le Deutschlandlied sera écrit par August Heinrich Hoffmann von Fallersleben. Il est composé de trois couplets, que vous retrouverez ci-après. Ce chant avait à l'origine une connotation révolutionnaire et libérale, prônant une Allemagne unie ; et c’est en ce sens qu’on peut comprendre l’expression Deutschland über alles : comme une invitation à faire passer le projet commun d’une nation avant les intérêts régionaux des seigneurs. Le 11 Août 1922, sous la République de Weimar, le Chant de l’Allemagne est adopté comme hymne national, et ce dans son intégralité. Arrive en 1933 le parti nazi au pouvoir, qui n’utilise plus que la première strophe, réinterprétée avec une vision impérialiste (En effet les fleuves évoqués dans la première strophe suggèrent une aire beaucoup plus large que celle de l’Allemagne actuelle). Cette première strophe était alors suivie du Horst-Wessel-Lied, qui fut l’hymne officiel des SA. En 1945, l’Allemagne vaincue est occupée par les Alliés, qui interdisent le Chant des Allemands dans sa totalité. Ce n’est qu’en 1952 que, suite à un échange de lettre entre le chancelier Konrad Adenauer et le président Theodor Heuss, la troisième strophe (uniquement) est réhabilitée comme hymne national pour les grandes occasions, mais sans que ce soit inscrit réellement dans la loi. Il faut attendre 1990 pour que la Constitution considère ce chant comme l’hymne national, cette fois dans son intégralité. Mais peu après en 1991, avec la Réunification et l’entrée de la RDA dans la RFA, seule la troisième strophe (plus la mélodie de Haydn) est conservée, les deux autres étant considérées comme "trop nationalistes".
Ce chant, ou plutôt la première strophe, est alors associé aux idées nazies, à tort quand on connaît sa signification première, et rejoint la catégorie "politiquement incorrect". Chanter les deux premières strophes n’est pas interdit (contrairement au Horst-Wessel-Lied qu’on ne peut ni chanter, ni fredonner, ni siffloter, ni même reprendre en changeant les paroles), mais ils ne sont pas considérés comme constituant l’hymne national, et c’est injustement associé par l’opinion publique à du néo-nazisme… Pour ne citer qu’un exemple de ces réactions, une anecdote récente : Lors de l’Euro 2008, pendant le match Autriche-Allemagne (0-1) le 16 Juin, la chaîne de télévision suisse SRG diffuse accidentellement en sous-titre le texte du Deutschlandslied complet pendant l’hymne national. Tollé de l’opinion publique, particulièrement en France où la chaîne TF1 "oublie" de parler des deux dernières strophes, et dit je cite : "Quand une télé suisse confond hymne allemand et hymne nazi". Ainsi ce chant, pourtant partie intégrante de la culture allemande, et écrit près d’un siècle avant la Seconde Guerre Mondiale, est maintenant totalement tabou, sauf peut-être la troisième strophe, où l’esprit patriotique est le moins présent, et l’esprit libéral prédominant.
Voici à présent les paroles de cet hymne (dans son intégralité bien sûr). A gauche le texte allemand originel, et à droite une traduction approximative made by wikipedia. Je vous invite également à écouter le chant lui-même, qui est très beau ; vous n’aurez qu’à lancer le petit lecteur en dessous des paroles pour écouter le fichier mp3 que j’ai trouvé pour vous :
| Deutschland, Deutschland über alles, | Allemagne, Allemagne avant toute chose, |

Sources : de.wikipedia.org ; fluctuat.net ; zeit.de ; tf1.lci.fr ; airmp3.net

14:08 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : hymne, allemagne, culture, identité, musique, histoire, politiquement incorrect, nazisme, chant, haydn, hoffmann
23.03.2009
La Tarasque
Connaissez-vous la fabuleuse histoire de la Tarasque ? Cette créature apocalyptique est issue des légendes médiévales de Provence. Il s’agissait d’un monstre amphibie, qui était si gigantesque et si puissant qu’il terrorisait toute la population du village à côté duquel il avait élu domicile. Il ravageait le pays, dévorant les bétails et détruisant les maisons. C’est Sainte Marthe qui seule sera capable de la dompter et de ramener la paix dans la contrée. J’ai choisi d’en parler, car cette créature est comme vous pourrez le voir assez proche de notre mascotte la Vivre (bien que plus terrifiante), faisant également l’occasion de festivités chaque année à Tarascon, généralement le 29 Juillet (jour de la Sainte Marthe). C’est en me promenant dans les étagères de mon grand-père que j’ai déniché un relativement vieil ouvrage de contes et de légendes provençales, dont j’ai extrait et recopié le conte de la Tarasque pour vous le faire connaître. Le texte que j’ai choisi est d’inspiration chrétienne, et vous replongera à l’époque des persécutions, des martyrs et des saints. A présent bonne lecture, car le voici :
« Le Léviathan se sentait encore en pleine force. Il n’était pas très vieux puisqu’il n’avait guère plus de mille ans, et toute la colère que l’Eternel avait mise jadis dans son sang continuait d’y bouillonner furieusement.
La terreur habitait autour de ses dents. Son corps était semblable à des boucliers d’airain fondu : il était couvert d’écailles pressées, si étroitement jointes que le moindre souffle n’eût pu y passer. Ses yeux étincelaient comme la lumière du soleil levant. Du fond de sa gueule sortaient de brûlants éclairs, et des fumées montaient de ses narines ; son haleine aurait allumé des charbons. Son cœur était dur comme une enclume, et la foudre serait tombées sur lui sans faire remuer ses membres d’un côté ni de l’autre. Il se riait des épées, des lances et des cuirasses. Il marchait sur l’or comme sur la boue, et les gouffres où il passait blanchissaient comme de la cendre.
Mais après des siècles de puissance et d’orgueil, il devint inquiet soudain. Ce fut lorsque saint Jean commença d’annoncer la venue prochaine du Christ. Le Léviathan comprit que la vieille Loi par laquelle il régnait allait voler en pièces, et qu’une Loi nouvelle lui ôterait son empire : la vengeance de Dieu ne voulait plus de lui pour allié.
Dans le même temps, les monstres qui vivaient dans les terres maudites de Judée, entendant résonner parmi les pierres et les épines la voix de saint Jean, furent saisis d’une crainte égale à celle du Léviathan : les licornes impétueuses, les sirènes du désert, les affreuses sirènes aux pieds d’oiseaux qui vivent dans les rochers et la poussière, les onocentaures furieux qui ont un buste de guerrier sur le corps d’un âne sauvage, les satyres aux flancs de bois rugueux, aux gosiers de corne, les funèbres lamies, les dragons, tous s’enfuirent soudain de la Terre sainte.
Le Léviathan remonta en grondant vers le nord, et ne s’arrêta que dans les hautes montagnes qui s’entassent au centre de l’Asie mineure. Ce pays était peuplé de Gaulois qui l’avaient conquis depuis deux siècles, et on l’appelait d’après leur nom la Galatie d’Asie. Farouche, le Léviathan s’y retira pour y attendre la mort. Mais auparavant, il aurait voulu perpétuer sa race, en laissant après lui un monstre qui fit du mal aux hommes.
Un jour, dans ces montagnes, il rencontra… faut-il tout dire ? C’était une bête si horrible, celle-ci, que le bruit et la mémoire même de son nom sont tombés dans les ténèbres, car il secouait d’épouvante les plus hardis : nommer la Bête, c’était presque la faire apparaître. Encore aujourd’hui, les seuls qui pensent à elle, les Provençaux, n’osent l’appeler que sous un nom qui heureusement n’est pas le vrai, la Bounge.
Une vipère gigantesque. En guise d’yeux, elle montrait sur son front osseux un trou livide, où les plus de sa peau retenaient une escarboucle. Quand elle se baignait, elle déposait sur la rive son œil de pierre étincelante, et devenait aveugle jusqu’au moment où, sortant de l’eau, elle le reprenait. Elle était d’une sauvagerie merveilleuse, et ne voulait frayer avec aucun animal, pas plus qu’avec les hommes. Si un fou la pourchassait, elle lâchait sur lui un jet d’ordure enflammée, à la fois raide comme un dard et liquide comme la boue ardente des volcans, qui s’étendait sur un arpent de long, et réduisait en cendres les corps vivants, les armes et les pierres.
Elle vieillissait donc solitaire, elle aussi. Le Léviathan profita d’un jour où la Bounge se baignait dans un immense lac salé nommé Tatt pour lui dérober son escarboucle. Il se jeta sur la bête aveugle, lui mordit la nuque, lui tordit les reins, et l’entraina avec lui. Les eaux du Tatt frappées d’horreur refluèrent en vastes houles sur les rives. Telles furent les noces du Léviathan et de la Bounge.
Treize mois plus tard naissait un monstre nouveau, qui en quelques jours grandit de façon démesurée, au point d’effrayer ses parents. Il avait la tête fauve d’un lion, avec le mufle fendu en croix d’une crevasse sanglante. Ses dents étaient aigües comme des glaives. Sur son coup se hérissait une crinière noire et brillante qu’il secouait en gonflant la nuque : et alors, sans qu’il ouvrît la gueule, il sortait de cette chevelure des rugissements mortels. De la tête à la queue, les os de son échine semblaient crever sa peau écailleuse et se dressaient comme cent fers de hache. Ses flans palpitaient ainsi que des voiles de navire tourmentées par la rafale. Ses six pattes tordues portaient des ongles d’ours, qui claquaient et grinçaient sur le sol. Loin derrière son ventre blême serpentait une queue qui aurait semblé celle d’un aspic, vive et jaillissante, si elle n’eût été à sa racine grosse comme la taille d’un homme, et aussi longue qu’un tronc de cèdre.
Sa force était plus grande que celle de douze éléphants de guerre attelés ensemble. Mais c’est un grand bonheur que le Léviathan et la Bounge furent âgés et tristes quand ils donnèrent le jour au nouveau monstre ; sans cela, il aurait dévoré la terre. Il fut pourtant presque aussi terrible que ses parents. Les Gaulois d’Asie l’appelaient dans leur langue Tharrascouros ; et sans rien en savoir, à mille lieues de là, quand cette bête fut venue en Occident, les Gaulois de Gaule, dont la langue est presque la même, devinèrent aussi qu’il fallait l’appeler Tarasque.
Or il advient que la Tarasque, à peine adulte, prit en haine son pays d’Asie, les eaux Tatt, et ses propres parents. Elle descendit furieusement du haut des montagnes Galates, et se jeta dans la mer. Elle nagea vers le soleil couchant, et sur son passage elle faisait bouillir le fond de la Méditerranée comme l’eau d’un chaudron.
Quand elle arriva au large des côtes provençales, elle sentit parmi les flots salés une force aussi farouche que la sienne s’opposer à son élan et l’envelopper d’une étreinte glacée. C’était le Rhône, le Rhône qui au sortir ses bouches labourait largement le limon des gouffres marins avant de consentir à s’arrêter. Du haut des Alpes, les glaciers et les champs de neige précipitaient dans les vallées des torrents qui se chevauchaient et s’écrasaient les uns sur les autres.
Irritée de cette résistance, la Tarasque remonta vers la surface : elle fendit les masses froides qui du haut de l’estuaire croulaient sur elle. Elle s’élança vers le nord, et d’énormes bourrelets d’eau venaient crever en tumultes sous le mistral qui écorchait le fleuve. Des nappes troubles déferlaient au loin sur les campagnes inondées, battant les murs des maisons ; des paquets d’écumes allaient s’échouer dans les roseaux secoués, pleins de rudes bruissements.
Mais à mesure que la Tarasque dévorait l’espace liquide avec la violence d’un raz-de-marée, sa colère diminuait ; elle se prenait à estimer le Rhône, cet adversaire courageux et sans repos. Elle finit par se lasser de ce jeu sauvage, et satisfaite d’avoir conquis dix lieues sur le fleuve, elle gagna les marais étalés sur la rive orientale, et y établit désormais sa demeure.
En ce temps là, une immense forêt couvrait les deux bords du Rhône entre Avignon et Arles. Les gens du pays l’appelaient Nerluc, c'est-à-dire la Noire-Forêt ; car elle était faite de chênes verts au feuillage si foncé, et si confusément entre leurs énormes troncs se pressaient les fourrés de lentisque et de cade, qu’une nuit perpétuelle régnait là-dessous.
Ça et là seulement les arbres faisaient place à des bras du Rhône, vivants ou morts, à des étangs innombrables, à des prairies mouvantes qui flottaient sur la vase. Le monstre amphibie se plaisait dans ces herbages. Il mangeait le foin comme vingt bœufs ; et il engloutissait du même coup toutes les bêtes des champs qui venaient s’y ébattre.
Il dormait sous les opaques ramures, dans le secret des roseaux et dans les lieux humides. Les ombres couvraient son ombre, et les saules des îles l’environnaient. Joyeux et sans étonnement, il se disait : « Quand je voudrai, je boirai le fleuve ! » et il se promettait que le Rhône viendrait couler dans sa gueule.
En attendant, il remplissait de son corps énorme les bras du fleuve qui lui plaisaient, et faisant refluer les eaux il obstruait toute navigation. Dans les bassins plus profonds, quand il avait plongé pour fouiller la fange, il remontait si soudainement à fleur d’eau, parmi des remous épais et troubles, qu’il faisait chavirer les barques. Il mettait ses pattes sur les plus gros bâtiments et les engloutissait, ou bien il les broyait entre ses mâchoires affreuses. Il poursuivait les naufragés dans l’eau et sur les rivages, où il traînait avec un bruit de torrent son ventre flasque.
Il pourchassait les troupeaux et les bergers ; et parfois, même, jusque sous les murs du bourg fortifié de Jarnègues, autour duquel s’écartait la forêt, en bordure du Rhône. Le raclement de ses écailles sur les galets annonçait son approche aux habitants terrorisés : « La Tarasque ! La Tarasque ! »
Du haut des portes, les gardes hésitants lui lançaient des flèches, des javelots, précipitaient sur son dos leurs masse d’armes, et tout ce qu’ils avaient sous la main. Mais la Tarasque méprisait le fer comme des feuilles mortes, et l’airain comme un bois pourri ; les pierres de la fronde et les boulets des balistes étaient pour elle de la paille sèche qui vole.
Nul, bien entendu, n’aurait songé à l’affronter dans son domaine, les bois ou les marais. Et l’on n’imaginait point quelle ruse pourrait venir à bout de se malice.
Soudain, au bout de sept ans, on cessa de la voir. Pendant tout un mois, les pauvres hommes se crurent débarrassés d’elle par miracle. Cependant, un beau jour, dans un des marécages favoris de la Tarasque, un chasseur égaré sentit une affreuse odeur : bientôt il vit sur l’herbe jaunie et comme cuite une dépouille gigantesque, toute plissée, noirâtre : on eût dit un amas de loques en décomposition. Joyeux, il planta son épieu, pour insulter l’ennemie morte et prendre sa revanche des longues angoisses passées. Mais le fer ne fit que crever une peau vide, sans résistance, comme dans de l’eau, en soufflant. C’était la mue de la Tarasque, qui venait de faire peau neuve, et courait déjà la campagne, fière et affamée.
– Il aurait fallu, pensa l’homme, profiter de sa fièvre, et l’attaquer pendant qu’elle était malade. Trop tard maintenant.
Les habitants attendirent avec impatience la prochaine mue, bien décidés à battre la campagne dès qu’une nouvelle disparition de la Tarasque annoncerait qu’elle allait quitter sa vieille peau. Il fallut laisser passer encore sept ans. Mais quand ils découvrirent le marécage où avait lieu la métamorphose, ils ne purent s’approcher de la bête en travail, si effroyables étaient la chaleur et la puanteur dégagées par sa fièvre : ils en seraient tombés morts. Ils durent regarder de loin la Tarasque se tordre et se débattre pendant huit jours, se traînant à peine dans d’affreux efforts, battant de ses replis la boue qui tremblait, et remplissant l’air de rauques grondements. Alentour, des fumées lentes montaient de l’herbe et des arbres, empoisonnés par son mal.
Pourtant la vue de ce grand monstre si longtemps cloué au sol humide donné une idée aux spectateurs. Il y avait non loin d’Avignon, dans es marais de la Sorgue, un lieu désert appelé le Thor, où s’étendait une nappe de boue si tenace qu’elle engloutissait tout ce qui s’y posait, lièvres au pas léger, oiseaux, ou feuilles tombées. Les pierres lancées par jeu s’y enfonçaient avec une lenteur terrible et sûre. Si un homme, s’écartant du chemin, y aventurait le pied ou le poing, la boue lui suçait le bras, la jambe, le corps entier, l’avalant comme si un attelage de bœufs le tirait avec des cordes. Il fallait en toute hâte couper à la hache bras ou jambe, pour sauver le malheureux de cette boue infernale. Plus tard, l’intervention de la sainte Vierge devait faire disparaître ce champ d’enlisement, et les gens du voisinage, par reconnaissance, élevèrent à cette place même l’église Notre-Dame qu’on y voit encore.
Les Gaulois de Nerluc pensèrent donc qu’ils pourraient diriger la Tarasque vers ce lieu de perdition, en liant à des piquets, espacés le long du chemin, des chiens, des chèvres, des ânes, qu’elle dévorerait l’un après l’autre, attirée de proche en proche par leurs cris de terreur. Quand elle arriverait au champ de boue, elle y trouverait un dernier appât, placé au centre du bourbier gluant : un jeune taureau de Camargue qu’on aurait fait glisser là, et qu’on maintiendrait en l’air par quelque engin.
Il suffisait de tendre un câble entre deux grands pins fourchus, enracinés en terre ferme sur l’un et l’autre bord. Pour lancer ce câble, voici ce qu’on fit. Au pied de l’un des pins se campa un frondeur. Il fit tournoyer sa fronde, et lança par-dessus le champ de boue une pierre qui s’envola en bourdonnant. Derrière elle se courbait dans l’air une ligne blanche et tremblante : c’était un fil de lin attaché au projectile qui l’entraînait. A peine tombée sur l’autre rive, la pierre fut ramassée, et le fil qui flottait mollement dans l’espace fut tendu avant d’avoir effleuré la boue. Ensuite on le fit passer dans la fourche de chacun des pins, et en tirant l’une des extrémités on hala d’un arbre à l’autre une longue amarre de pêcheur, qui supportait en son milieu un taureau mugissant.
La Tarasque, alléchée par les proies offertes, ne fut pas longue à parvenir jusqu’au Thor. Mais hélas, avertie par sa malice diabolique, elle s’arrêta au bord du terrain mouvant. D’un coup formidable de sa queue, elle faucha le pin le plus proche qui tomba dans le bourbier et fut englouti tout entier en quelques minutes. Pendant ce temps, la bête avait saisi le câble entre ses mâchoires et tirait dessus avec la force d’une avalanche. On vit alors une chose inouïe : pour la première et la dernière fois au monde, le gouffre du Thor lâcha sa proie. Le taureau, déjà à demi enseveli, émergea lentement de son tombeau visqueux, et glissa sur la fange comme une anguille harponnée. Quand il fut sur l’herbe sèche, la Tarasque le dévora, tout barbouillé de limon comme il était. Puis elle s’en retourna vers le Rhône.
Les habitants de la Noire-Forêt, désespérés, regagnèrent leurs hameaux ou le bourg de Jarnègues. Et leur malheur dura encore pendant de longues années : jusqu’à l’arrivée de sainte Marthe en Provence.
Sainte Marthe, après la mort de Jésus, avait échappé par miracle aux premières persécutions. En compagnie de sa sœur Marie-Madeleine et de son frère Lazare, de Marie Jacobé, de Marie Salomé, des servantes Marcelle et Sara, les bourreaux l’avaient lancée en pleine mer sur une barque sans rames ni voiles, sans gouvernail, toute crevassée. Ils n’avaient ni pain ni eau et leur mort était certaine.
Mais Lazare le ressuscité dépouilla ses épaules du linceul de mort qu’il portait toujours en souvenir de Jésus ; Marthe et Madeleine le déployèrent à la brise, et le pauvre esquif glissa à fleur d’eau comme un alcyon. Des anges chantaient dans l’air, et à les ouïr les fugitifs se sentaient soulagés de toute faim et de toute soif.
Au bout de sept jours, ils arrivèrent en vue des îles Stoechades, qui depuis ont formé la Camargue. La barque décrivit une courbe gracieuse vers le nord. Son sillage, en ralentissant peu à peu et se brisant à l’approche de la plage, traça sur l’eau calme une route de satin azuré. De nos jours encore, quand le temps est serein, on voit frissonner à la surface de la mer de longues écharpes de moire bleue qui rappellent l’arrivée de la barque providentielle : on appelle cela le chemin des saintes. La petite troupe prit pied sur le sable en un lieu qui, par la suite, eut nom : les Saintes-Maries de la Mer, en l’honneur de Marie-Madeleine, Marie Jacobé et Marie Salomé, et de leur servante Sara l’Egyptienne, qui devint la patronne des Bohémiens.
Ils passèrent la nuit sous le porche d’un temple, couchés à même la pierre. Le lendemain, ils se préparèrent. Sainte Marthe, avec sa servante Marcelle, se mit à remonter la vallée du Rhône, prêchant dans les campagnes et dans les bois. C’est alors que les malheureux habitants de Jarnègues et des hameaux d’alentour, voyant sa sainteté et connaissant les miracles opérés par ses compagnons, la supplièrent de les délivrer du monstre qui les terrorisait.
Marthe, émue de leurs prières, entra dans la Noire-Forêt. Elle avançait, seule, sans autre défense que sa robe blanche. Et ses petits pieds nus se posaient légèrement sur les pierres, les épines et la boue, sans en être ni blessés ni souillés. Guidée par le bruit retentissant que faisait au loin la Tarasque, elle découvrit sans peine son chemin dans les bois, et trouva la bête qui achevait de dévorer sa proie, un jeune poulain sauvage échappé de Camargue.
Quand la Tarasque vit Marthe, nouvelle victime offerte, elle mugit avec une joie épouvantable. Elle se dressa sur ses pattes de derrière, dont les griffes d’ours labourèrent le sol. Sa queue, en battant d’impatience, fit écrouler un amas de rochers dans un nuage de poussière. Elle se rua vers Marthe, et le sol tremblait sous le poids de son corps. Son mufle de lion dégouttait de sang par toutes ses crevasses, et riait.
La jeune fille alors leva la main et présenta la croix à la Tarasque. L’élan monstrueux de la bête se brisa, comme une vague contre des falaises : la Tarasque s’arrêta en tressaillant, clouée au sol. Elle pantelait, tout son corps semblait bouillonner. Sainte Marthe leva encore la main, et lui jeta de l’eau bénite. La fièvre folle de la bête s’éteignit comme une eau écumante qui retombe et s’étale.
Sainte Marthe dénoua sa ceinture couleur de mer paisible ; elle la prit par les deux bouts et la fit doucement voler en avant, à la façon de l’écuyer qui passe la bride au cheval. La Tarasque baissa la tête, et par-dessus sa crinière ténébreuse la ceinture bleue retomba sur son coup. Elle se laissa lier, et plus douce qu’un agneau, elle suivit sainte Marthe qui souriait.
La belle enfant et le monstre sortirent de la forêt et entrèrent dans le bourg de Jarnègues par la porte fortifiée, grande ouverte. Les habitants, d’abord effrayés, se rassurèrent vite et poussèrent des cris de joie en bénissant la sainte qui les avait sauvés. Quand la Tarasque fut rendue sur la place, et comme ils n’avaient plus rien à craindre et qu’elle était laide, ils lui jetèrent de grosses pierres pour l’assommer, et la percèrent de coups de lance. Elle mourut sans se défendre, ses prunelles ardentes fixées sur sainte Marthe. Elle semblait la boire des yeux.
Sainte Marthe pleura en voyant s’éteindre la flamme silencieuse de ces regards. Elle pleura, puis elle pardonna aux gens leur colère parce qu’ils avaient beaucoup souffert.
Depuis ce jour-là, Jarnègues prit le nom de Tarascon. Sainte Marthe fonda dans la ville une basilique en l’honneur de la Vierge. Plus tard, elle y fut ensevelie, et après sa mort fit beaucoup de miracles. »
Source : « Contes et Légendes de Provence » d’André Pézard, aux éditions Fernand Nathan, 1961.
19:34 Publié dans Héritage et traditions, Mythes et légendes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : tarasque, légende, mythe, tradition, culture, patrimoine, christianisme
21.03.2009
La Légende de la Vivre
Le mot « Vivre » est une des écritures du nom de la créature légendaire qu’est la Vouivre. Cette écriture singulière se retrouve en région Bourguignonne, dans les contes populaires qui relatent de cet étrange animal. On notera l’existence d’autres orthographes à travers la France, tel que « Vouire » en Franche-Comté, « Nwyvre » en Bretagne, mais encore « Guivre », « Wivre », « Vaisvre », « Vuipre », et en anglais on trouve l’écriture « Wyvern ». On voit donc qu’il ya foule d’écritures possibles pour une même chose, qui elle-même diffère selon les mythes. On a longtemps rattachés ces noms à la racine latine « vipera », mais on sait aujourd’hui que « Vouivre » et ses équivalents remontent à un vocable celtique, « wobera », lui-même issu d'une racine indo-eurpéenne « bher- », qui signifie « ondoyer ».
La Vivre peut revêtir différentes apparences suivant les légendes, mais elle est systématiquement associée au serpent. La Vivre est généralement un grand serpent souterrain, gardant un précieux trésor, et est associée à l’eau et à la féminité. Elle n’est pas nécessairement mauvaise, comme le mot « serpent » pourrait le suggérer, mais comme nous l’indiquent les légendes, elle donne souvent de bonnes leçons aux hommes qui convoitent ses trésors.
On raconte par exemple en Bourgogne l’histoire d’une femme déjà riche et pourtant très avare, qui perdit son fils en volant le trésor de la Vivre. Un an après, jour pour jour, la Vivre consentit à lui rendre son fils en échange d’une bonne conduite qu’elle avait du avoir pendant toute l’année, devenant ainsi la plus généreuse des femmes au sortir de cette expérience.
Il est intéressant de voir que dans l’imaginaire celtique, le serpent (et par extension la Vivre) est associé au monde souterrain et à la terre nourricière ; aux bienfaits de la Nature également par la thématique de l’eau qui lui est associé. Cet aspect bienfaiteur du monde souterrain se retrouve dans la mythologie gauloise, et ce n’est qu’avec l’arrivée de l’Eglise catholique que l’image du serpent sera ternie en étant associée au mal, à la tentation et au péché (dans le but notamment de faire oublier les vieilles mythologies païennes). Ce qui influence aussi les légendes, avec notamment cet aspect « draconisant» et agressif qu’on y retrouve parfois.
Heureusement, certaines traditions sont encore vivantes aujourd’hui, et pour ne citer qu’un exemple il y a, tout les 20 ans à Couches (un charmant petit bourg de Saône-et-Loire situé à mi-chemin entre Autun et Chalon-sur-Saône), et ce depuis 1328 (donc prochainement en 2028), une fête pour célébrer la victoire du magicien Yoata sur la Vivre de Couches, et faire revivre par la même les coutumes, métiers et festivités médiévales.
Voici donc quelle est notre emblème, un animal mythologique issu de notre héritage celtique et bourguignon. Car à l’heure du matérialisme et du rationalisme ambiant, quoi de mieux que de revisiter notre patrimoine mythologique pour respirer un peu et reprendre espoir ? La Vivre, c’est aussi ce dragon qui sommeille en nous, cette force, cette combativité depuis trop longtemps assoupie, que nous comptons bien réveiller par notre œuvre. Cet animal puissant, protecteur et éternel, symbolise pour nous une identité et une culture qui jamais ne mourra, et que nous défendrons avec ardeur. C’est sous la bannière de ce serpent mythique que nous lancerons la Résistance !
U.D.
12:58 Publié dans 1. La Vivre, Héritage et traditions, Mythes et légendes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vivre, légende, mythe, tradition, culture, patrimoine


