09.02.2010

Amicitia (II)

Quand toutes nos facultés s’exaltent, alors, au moment même où notre effort nous dégage de la multitude, nous éprouvons le besoin de ne pas nous séparer de l’humanité ; nous voulons la ressaisir dans un homme. Un ami est un compagnon de noblesse. Il nous aide à atteindre la plus haute expression de notre nature, comme nous l’aidons à parvenir au même but. C’est le drame et la beauté de ces sentiments que nous ne pouvons rencontrer de véritables amis qu’à la hauteur où nous risquons de devenir seuls, et l’on ne saurait, en effet, donner une plus forte idée des jouissances héroïques de l’amitié qu’en disant qu’elles consistent à respirer à deux l’air sublime de la solitude.

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Joannes Sambucus, Vera Amicitia, 1564

 

La culture, par elle-même, nous donne déjà le pouvoir de nous échapper. L’homme inculte appartient tout entier au présent, il subit sans réserve et sans rémission la tyrannie de la circonstance. L’homme cultivé a toujours une partie de soi qui dépasse ce qui lui arrive. Il n’est jamais d’un seul temps ni d’un seul endroit. La liberté de son esprit lui assure une sorte d’ubiquité. Au moment même où ses soucis et ses peines allaient excéder sa patience, il n’a qu’à se rappeler le vers d’un poète ou la réflexion d’un sage qui, autrefois, connurent les mêmes ennuis, pour prendre sur les siens un calme avantage et pour sourire de ce qui a failli l’irriter. Mais la culture, qui n’est qu’une familiarité avec l’élite des morts, se complète et se corrobore par une intimité avec l’élite des vivants. Des hommes cultivés et amis, quand ils se retrouvent, sont vraiment des grands seigneurs au-dessus des choses. Rien, alors, n’égale leur intérêt pour tout ce qui est, sinon leur désintéressement pour ce qui les touche. Ils n’ont pas besoin de se parler d’eux-mêmes pour se livrer l’un à l’autre, et après s’être entretenus des questions les moins personnelles, ils se quitteront avec le sentiment de s’être tout dit. Ils se font moins des confidences de leurs histoires que des largesses de leur nature. S’ils se racontent leurs tracas, ce n’est plus pour s’en plaindre, mais pour en raisonner. Leurs longs entretiens les conduisent à une réflexion, à une citation ou à une maxime d’où ils voient toute leur expérience à leurs pieds et, de ce paisible observatoire, ils se montrent leurs ennuis, leurs chagrins, leurs défaites mêmes, comme des voyageurs réunis à un point de vue se désignent curieusement l’un à l’autre les chemins qu’ils ont suivis, les ravins qu’ils ont franchis à grand peine et le fleuve où ils ont pensé périr.

Alors même qu’ils n’y songent pas, ces amis sont secrètement conjurés contre la bassesse humaine. Si sceptiques qu’ils pensent être, ils ne seraient pas ensemble s’ils ne croyaient plus à rien. Du moment qu’ils sont réunis, ils se placent, sans même y songer, sous les auspices de ce que l’humanité a produit de plus noble et il leur suffit d’une allusion et d’un mot pour se référer à ces supérieurs. Tandis qu’ils conversent le plus calmement et que, tout occupés à jouir de leur raison, ils pensent le moins à exalter leur âme, les amis ont toujours sur leur tête un monde d’étoiles qu’ils se désignent parfois en causant, et ce ciel étoilé de l’amitié, ce sont les grands hommes.

 

Abel Bonnard, L'Amitié

07.02.2010

Amicitia (I)

Si acharnée que soit la concurrence des intérêts, il faut chercher ailleurs la vraie image de la vie, dans une lutte qui est à la fois moins cupide, puisqu’on n’y poursuit point d’avantage immédiat, et plus nécessaire, puisque personne n’y a choisi sa place et que chacun y combat pour la défense même de sa nature : c’est la bataille des caractères. Ce combat ne se décide jamais. Les armées de la médiocrité y affluent sans cesse, mais ces troupes innombrables n’entrent en ligne que sous les tristes enseignes de l’égoïsme, de l’avidité et de l’envie. En face de ces masses sombres, qui n’ont que des chiffons pour drapeaux, les passionnés, les délicats et les magnanimes ne sont guère qu’une poignée, mais ils défendent des étendards immenses et si magnifiques que, lorsqu’un d’eux tombe, il semble que la bataille s’éteint. Les indécis passent d’une armée à l’autre, les étourdis ressortent de la mêlée tout rompus de coups, sans même savoir de quel parti ils les ont reçus. Les sages se retirent, les lâches se sauvent. Etre amis, c’est avoir les mêmes drapeaux.

Maintenant nous pouvons comprendre la vraie fonction de nos amis : ils ne sont pas nos alliés dans la bataille des intérêts, mais ils le sont dans la bataille des caractères. Ils prennent la vie comme nous. De là vient que nous supportons aisément qu’ils aient d’autres idées que les nôtres. Outre que ces dissentiments intellectuels peuvent avoir une fin, notre ami se rangeant à notre opinion, ou nous à la sienne, ils ne touchent pas au fond des natures. Mais très libres de différer sur les grands sujets, nous avons absolument besoin d’être d’accord avec nos amis dans les petites choses. Car les natures se révèlent dans ces occasions imprévues, nous y pouvons tâter l’étoffe dont chaque homme est fait, et quand il s’agit de ceux que nous aimons, nous avons besoin de sentir que c’est de la soie. Qu’un de nos amis s’oppose à nous dans une question de philosophie ou d’art, cela nous procurera le plaisir de faire de belles armes ensemble. Mais qu’un homme soit dur avec un pauvre, grossier avec une femme, brutal avec un inférieur, quand même il nous aurait donné d’autre part toutes les approbations possibles, il n’est pas de notre race, nous n’avons rien de commun avec lui. Car si les amitiés se développent sur le plan de l’esprit, elles se forment ailleurs. De là vient que certains amis peuvent, sans aucun inconvénient, ne se rencontrer que pour des batailles. Le champ clos où ils s’affrontent est la partie la plus éclairée de leur amitié, mais il en reste la plus étroite. Alentour s’étendent dans l’ombre toutes les régions où ils sont d’accord.

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«De là vient que certains amis peuvent, sans aucun inconvénient, ne se rencontrer que pour des batailles.»

La ressemblance des instincts, la parenté des goûts ont au moins autant de part dans nos amitiés que l’harmonie des intelligences, mais nous nous en rendons moins clairement compte, parce que, dans ce commerce, tout ce qui vient de l’esprit scintille et rayonne, tandis que tout ce qui vient de là sensibilité demeure obscur. Il n’en reste pas moins certain que ces hommes qui se parlent des choses les plus abstraites, les moins colorées par le sentiment, n’éprouveraient pas tant de plaisir s’ils ne sentaient pas, au-dessous de leurs discussions, leurs affinités secrètes. Les conversations des amis sont aussi délicieuses à cause de toutes les pensées qui s’y montrent que de tous les sentiments qui s’y cachent. Il n’est rien, alors, dont il ne nous devienne agréable de leur faire part, même s’il s’agit de ce qui nous avait d’abord attristés. Il est doux de se plaindre avec eux de la laideur du siècle, dans l’instant même où leur société nous empêche de la sentir. Il est doux de faire le misanthrope avec nos amis, et de dire du mal de l’homme avec ceux-là mêmes dont l’existence suffit à nous donner tort. Quand elle arrive ainsi à sa plénitude, l’amitié est une fête des cœurs dans les palais de l’esprit. Il ne suffit pas d’observer que les amitiés véritables se forment au-dessous du commerce des intelligences ; elles ne peuvent prendre de l’importance sans se continuer au-dessus. Elles commencent dans les mêmes affinités et finissent dans les mêmes aspirations. Il n’en est point de réelles sans la sympathie de deux sensibilités; il n’en est point de complètes sans un culte commun de la grandeur.

 

Abel Bonnard, L'Amitié

02.02.2010

Le 2 février: la chandeleur

 

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Nom populaire de la fête chrétienne commémorant la présentation de Jésus au temple, il nous vient du latin festa candelarum (fête des chandelles), en raison de la bénédiction des cierges qui avait lieu ce jour-là.

Quarante jours après Noël, l'Église célèbre l'épisode rapporté dans l'Évangile selon Saint Luc (Luc, 2, 22-35) de la présentation de l'Enfant au temple de Jérusalem. Le vieillard Siméon avait alors reconnu en Christ la « lumière pour éclairer les nations ».

Célébrée à Jérusalem dés le IVème siècle, la procession des cierges (les chandelles) vit le jour vers 450. La célébration s'exporta en Syrie, à Constantinople puis à Rome (sous le pontificat de Sergius Ier, d'origine syrienne). Une procession avait alors lieu à l'aurore entre le Forum et Sainte-Marie-Majeure.

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L'utilisation des cierges serait à rapprocher de l'ancienne usage des Romains de déposer des lampes funéraires sur les tombes des ancêtres du 13 au 21 février. Ils cherchaient à éloigner les esprits des ténèbres (février vient du februare, "purifier"); la fin de l'hiver annonçant le réveil des forces chtoniennes. Dans le calendrier celtique, le premier février correspondait à la fête d'Imbolc, culte domestique destiné à protéger et purifier la maison.

La pâtisserie rituelle associée à la chandeleur est la crêpe, également caractéristique du carnaval. Faite de farine, lait et œufs, elle servait à prouver que l'on avait encore des réserves à la fin de l'hiver et jouait un rôle protecteur: la première devait être lancée sur le dessus d'une armoire, pour veiller à l'économie familiale, et une pièce en or dans la main, pour s'assurer la fortune toute l'année.

Une scène du film Archimède le clochard (campé par un Gabin truculent, réalisé par Gilles Grangier en 1959) illustre d'ailleurs cet usage.

Cette dernière fête familiale marque la fin du cycle de Noël (en Provence, la crèche est enlevée à ce moment). Y succéderont les jours gras, tournés vers l'extérieur.

Cette fête fut également appelée "fête de la purification de Marie" de la fin du VIIIè siècle à 1969 (nouveau calendrier romain).


GC

01.02.2010

La légende du Grand Cendré

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Sur l'écu des aïeux passa un loup de sable
Il y laissa sa marque : l'empreinte du carnage.
La cruauté de gueule le trouva tant aimable
Qu'elle prit alors sa place sur mes armes sans âge.

Le temps de la bataille le loup marche avec moi.
Ce furtif coureur aux yeux tout pleins de nuit
Me procure endurance, cruauté sans émois
Et tout ce que je fais vient de sa force à lui.

Au fil de mes combats et des affrontements
Le loup passant de sable prit place en mon esprit
Il se fondit en moi et ainsi s'incarnant
C'est aussi dans mon corps qu'il imprégna sa vie.

Sa belle toison cendrée alla piquer mes bras
Et mon visage prit une expression cruelle,
hiératique et profane. Ma pupille se fixa
A la pupille du loup qui distillait en elle

Un poison tout de lune et de charmes mêlés.
Mon regard trahissait mes pulsions animales
Quand j'entendais la blanche, douce agnelle bêler
Resurgissaient en moi toutes les ardeurs du mâle.

Ah créature pascale, comme je t'ai désirée !
Ta gorge palpita de peur quand tu m'as vu
Moi qui veux te tenir dans mes bras, possédée,
Asservie aux désirs et aux faims de mes nues.


Leontia

25.01.2010

Pie XII, enfin la vérité ?

24.01.2010

Essence de la noblesse

Gustave_Thibon_et_Bernard_Antony.pngSi l'on me pressait sur ma conception de la morale, j'avouerais volontiers que la différence entre noble et bas me paraît plus essentielle que la différence entre bien et mal. Mais en quoi consiste foncièrement la noblesse ? D’abord dans le refus de la facilité (petits profits, calculs mesquins, emploi de tous les moyens pour parvenir et pour dominer, etc.) : l'homme noble est celui qui trie les moyens. Ensuite,  dans  le  mépris d'une certaine prudence : l'être noble sait risquer... Mais tout cela n’atteint pas le noyau de la question, car on peut, tels les casse-cou de toutes espèces, aimer la difficulté et le risque sans avoir une âme noble.

Le mot noble évoque avant tout pour moi l'idée de distance. La noblesse extérieure et apparente consiste à être distant à l'égard des autres, la noblesse intérieure et réelle consiste à être distant vis-à-vis de soi-même. L'homme noble place la raison d'être de son existence et la source de ses actions dans une foi, un idéal, un code d'honneur qui surplombent infiniment son chétif moi. Sa manière de sentir, de juger et d'agir est toute imprégnée par cette distance : aussi ses vertus sont-elles indemnes de cette viscosité, de cette adhérence du moi, qui souillent et ravalent les meilleures actions. Parce que le principe de sa vertu est hors de lui-même, sa main gauche ignore ce que fait sa main droite : l'oubli des services rendus constitue un des critères essentiels de la noblesse. La même distance qui le sépare des basses parties de lui-même verse en lui l'oubli de ce qu'il donne et la mémoire de ce qu'il reçoit. Il est détaché sans être inconstant et fidèle sans être « collant » (la fidélité de l'être collant n'intéresse que la chair et le moi, c'est une fidélité sans distance). Il s'aime aussi, mais de loin. En toutes choses, il se traite de haut.

Le degré de noblesse d'un individu nous apparaît donc mesuré par l'écart entre ses raisons de vivre et d'agir et les exigences de son moi charnel et vaniteux. Là où cet écart n'existe pas, la bassesse est absolue, là où il est infini, la noblesse est sans limite, comme chez les saints dont l'âme habite en Dieu...

Le mépris de la mort, essentiel à tous les types de noblesse, marque bien cette distance. Tandis que l'âme vile, rivée toute entière à ses appétits inférieurs, sacrifie tout à la conservation de sa vie terrestre, l'âme noble préfère spontanément la mort à la honte. Il faut s'aimer de très haut, de très loin pour choisir ainsi la mort alors que la chair et le moi crient de si près ! Le sacrifice de la vie constitue d'ailleurs le martyre, c'est-à-dire le témoignage de l’homme à une réalité qui le dépasse. Toujours la distance !

Détachement à l'égard du moi charnel et vaniteux, avons-nous dit. Il est pourtant des âmes essentiellement nobles (un Louis XIV, un Lamartine par exemple) qui sont victimes de la chair et de la vanité. Sans doute, mais elles n'engagent là qu'une partie d'elles-mêmes, elles n’adhèrent pas toutes entières à leur passion, quelque chose en elles d'incorruptible et d'ailé reste lointain, presque absent de leurs faiblesses. En d'autres termes, les âmes nobles peuvent connaître des chutes, mais non pas commettre des bassesses : elles peuvent tomber, mais elles ne sont pas d'en bas.

La noblesse étant définie comme la fidélité à un appel qui nous dépasse, il s'ensuit qu'il existe autant de variétés de noblesse qu'il existe de vraies vocations. Il me souvient d'avoir lu, dans « Revolution über Deutschland », le propos suivant tenu à leurs officiers par des soldats qui refusaient de participer à l'attaque suicide que les chefs de la marine allemande projetaient d'accomplir, en octobre 1918 contre l'Angleterre : « nous savons que les officiers ont juré de mourir plutôt que de livrer leurs bateaux à  l'Angleterre. Mais l'honneur des officiers n'est pas notre honneur. Notre honneur à nous est de vivre et de travailler pour élever nos enfants, etc. »

II est clair que l'honneur de celui qui tient la charrue n'a pas les mêmes exigences que l'honneur de celui qui tient l'épée : le premier tend au maintien des valeurs vitales (primum vivere), le second au maintien des valeurs spirituelles (potius mori quam foedari). [...]

Ces deux honneurs se complètent réciproquement, car il faut que l'homme mange du pain, mais l'homme ne vit pas seulement de pain. Les vertus aristocratiques sont plus hautes  et plus pures que les vertus populaires ; elles sont aussi plus fragiles et plus menacées, car au lieu d'être entretenues du dehors par l'incessante pression de la nécessité, il faut qu'elles soient créées du dedans par l'effort de la liberté. La décadence des aristocraties est d’ailleurs la pire de toutes : il n'est pas de type plus répugnant que celui de l'homme qui ne gagne pas sa vie et qui ne méprise pas la mort.

Extrait de Retour au réel, de Gustave Thibon

22.01.2010

« Pourquoi vivre ? »

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Terrible question, si l’on songe à votre âge, et que vous êtes si nombreux à poser. Je l’ai entendue pour la première fois à Mons en Belgique, à la sortie d’un théâtre où j’avais parlé deux heures. Trois jeunes gens me barraient le passage. L’un d’eux, sur ce ton comminatoire que la jeunesse prend parfois quand elle craint de n’être pas écoutée de l’âge mûr, me fit savoir au nom de ses camarades qu’ils n’avaient pas voulu intervenir pendant la réunion qui venait de s’achever, mais qu’ils avaient tous les trois à poser une question trop intime et trop grave pour être débattue en public, et c’est alors que vint cet effrayant “Monsieur, pourquoi vivre ?” qui m’arrivait dessus comme un ultimatum et ne m’accordait, pour répondre, ni délai, ni remise. Il ne s’agissait pas d’esquiver, d’invoquer la fatigue et l’heure tardive. En ce temps-là, une mode funèbre commençait à se répandre parmi la jeunesse : celle de se suicider par le feu, après s’être arrosé de pétrole, précisément à cause de cette question que la “mort de Dieu”, l’incohérence du monde, le matérialisme obtus de la société, l’asphyxie, les idéologies et les délires inopérants des arts laissaient sans réponse. Des penseurs accrédités dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés philosophaient sur l’absurde, dénonçaient l’inanité de l’espèce humaine, cette “passion inutile”, et tandis qu’ils alignaient les verres et les arguments, des jeunes gens sincères, convaincus du néant de toutes choses, ratifiaient leur jugement avec une allumette. Il y avait un reste de fièvre dans le regard de mes interlocuteurs, et je croyais voir, dans leur prunelle, un long corridor d’ombre menant à une porte, qui ne pouvait donner que sur le vide. La main sur la poignée, ils attendaient une réponse, à peu près persuadés qu’il n’y en avait pas. A qui accordaient-ils une dernière chance ? A eux-mêmes, ou à moi ? A Dieu, peut-être.

 

 

Cependant...

 

Il fallait parler, et je m’aperçus tout d’abord que je ne m’étais jamais posé la question qui tourmentait si fort ces jeunes gens de Mons, comme elle vous poursuit vous-mêmes aujourd’hui jusque dans vos délassements. Dans ma prime jeunesse socialiste, les problèmes métaphysiques étaient renvoyés pour partie à la science, et pour partie aux nuages ; la science aurait bientôt résolu toutes les énigmes de l’univers, le reste n’était que rêveries blâmables, tout juste propres à nous détourner des urgences politiques. Après ma conversion, tout était radieusement simple : Dieu existait, joie immense, océan de lumière et de douceur, et l’idée ne me viendrait jamais plus de m’interroger sur ma chétive personne qui ne présentait d’intérêt que pour son infinie mansuétude. Je n’étais plus qu’émerveillement, action de grâces et reconnaissance éperdue envers tant de miséricordieuse beauté. Dieu était amour, et cet amour m’apprenait qu’il était cause et fin de tout ce qui est, qu’aucun être n’existait exclusivement pour soi, mais pour un autre, pour tous les autres, à commencer par l’être de Dieu lui-même, qui est effusion pure.

Privés de Dieu depuis longtemps, mes jeunes gens de Mons avaient oublié cela, ou ils ne l’avaient pas deviné, si on avait omis de le leur apprendre. Je leur dis, avec toutes les précautions d’usage lorsque l’on aperçoit un garçon debout sur le rebord d’une fenêtre, et que l’on cherche à le dissuader de sauter, que le regard trop insistant que l’on porte sur soi-même ne rencontre finalement que le gouffre de néant dont quelque mystérieuse bonté nous a tirés ; qu’autour de nous toutes les choses, de la plus petite à la plus grande, de la plus infime parcelle de matière à la gravitation des étoiles, s’attiraient et s’unissaient pour composer des harmonies complémentaires de plus en plus vastes ; que cette loi fondamentale, lisible jusque dans l’instinct d’association des plus impalpables poussières d’atomes, régissait tout l’univers, y compris leur propre personne prédestinée à aimer, et que nul ne pouvait s’y soustraire, sauf à glisser inexorablement vers le vide ; que cette loi resterait évidente, quand bien même on ne croirait pas en Dieu. Je peux ajouter aujourd’hui, devant la liste de vos questions, que celle-là est typiquement masculine : aucune jeune fille ne la pose. Par nature mieux disposées que nous à l’amour, les femmes savent sans même avoir besoin d’y réfléchir qu’elles ne sont pas faites pour elles-mêmes ; si la question leur venait tout de même à l’esprit, elles la formuleraient tout autrement et ne demanderaient pas « Pourquoi vivre ? », mais « Pour qui vivre ? ». Nous devrions bien prendre exemple sur elles.

Je ne sais si j’ai convaincu les jeunes gens de Mons. En tout cas les journaux, et c’est bien le plus important, ne m’ont jamais donné de leurs nouvelles.

 

André Frossard, Dieu en questions, 1990

19.01.2010

Si ...

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être que penseur ;
Si tu sais être dur, sans jamais être en rage,
Si tu sais être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral et pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois les Dieux la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme mon fils !

Rudyard Kipling

13.01.2010

Unsere Zeit - Notre époque

 

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            Die Söhne und Töchter des zwanzigsten Jahrhunderts glauben, die Welt und die Menschen besser zu kennen, als ihre Väter und Vorväter es taten. Sie sind ein glückliches und übermütiges Geschlecht. Zahlreicher als je, leben sie länger, sind gesünder, sehen und hören weiter, konservieren die Stimmen ihrer Toten, fliegen mit Raketenflugzeugen in den Himmel oder zur Hölle, können künstliche Blitze und bald auch künstliche Menschen erzeugen, arbeiten mit kosmischer Energie, wohnen besser und hungern weniger. Sie meinen, den Fortschritt und den Komfort mit Weltneurosen, Weltkriegen und Weltangst nich zu hoch zu bezahlen. In aller Unschuld sind sie fröhlicher als je, Optimisten mit Alpträumen.

            Uns, die mitten in diesem Jahrhundert leben, dünkt jeden Tag voll von ungeheuerlichen Begebenheiten und Geschichten. Noch nie hat man so viel erlebt. Die Weltgeschichte scheint in einem Jahrzehnt mehr Ereignisse als sonst aufzuspeichern. Millionen einfache Menschen haben ganze Helden-Epen mitgemacht, und ihre ungeheuerlichen grotesk-pathetischen Schicksale kommen ihnen und ihrer Umgebung banal vor.

            Kurzlebig noch immer, durch alle Massenhaftigkeit noch starker vereinzelt und bei aller Seelendurchforschung unbekannt mit uns selbst, dürsten wir nicht nur nach neuen Menschen und Göttern, sondern auch nach dem Bilde unseresgleichen, nach dem wahren Bilde des Menschen.

Hermann Kesten, Unsere Zeit, Vorwort, Kiepenheuer & Witsch, 1956

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Les fils et les filles du vingtième siècle croient connaitre le monde et les hommes mieux que leurs pères et leurs ancêtres le firent. C’est une génération heureuse et insouciante. Plus nombreux que jamais, ils vivent plus longtemps, ils sont en meilleur santé, ils voient et entendent plus loin, ils conservent les voix de leurs morts, ils vont au ciel ou en enfer avec des navettes spatiales, ils peuvent produire des éclairs artificiels, et bientôt aussi des hommes artificiels, ils travaillent avec les énergies cosmiques, ils se logent mieux et souffrent moins de la faim. Ils pensent que progrès et confort ne sont pas trop chers payés avec les névroses mondiales, les guerres mondiales et l’angoisse existentielle. Ils sont en toute innocence plus joyeux que jamais, des optimistes aux rêves traversés de cauchemars.

            Il nous semble, à nous qui vivons au cœur de ce siècle, que chaque jour est rempli d’histoires et d’évènements monstrueux. On n’a jamais vécu tant de choses. L’Histoire universelle parait accumuler plus d’évènements en une décennie qu’autrefois. Des millions d’hommes ordinaires ont participé à d’entières épopées héroïques, et leurs monstrueux destins, à la fois grotesques et pathétiques, leurs semblent banals, à eux et à leur entourage.

            Toujours aussi éphémères, encore plus fortement isolés au sein des masses, inconnus à nous-mêmes en dépit de toutes les avancées de la psychologie, nous n’avons pas seulement soif de nouveaux hommes et dieux, mais aussi de l’image de nos semblables, de la véritable image de l’homme.

Traduit de l’allemand par Ulysse D. et Mérovée de Thil

11.01.2010

Coups montés, violence réelle

 

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Terrorisme et contre-terrorisme depuis le 11/09/01

Conférence de Alain Chevalerias

invité par le Cercle du Lac Kir

le vendredi 29 janvier, 18h15

à la Grande Taverne, 1er étage,
20-22 avenue Maréchal Foch, Dijon