29.05.2009
La brume, entre Rhin et Rhône

CHANT BURGONDE
Johannès Thomasset
Il fut, entre le monde romain allongé dans la lumière et le monde germanique étendu dans les brumes, une ligne claire à l’occident. Vivante alliance des races, la Bourgogne est encore ce trait d’union. Ainsi se réalise par elle un juste milieu entre l’Hellénisme et le Germanisme. Et l’on peut avec raison la nommer l’Attique de l’Occident.
Barbares nourris d’hellénisme, Burgondes, nous gardons une double nostalgie : celle du Nord et celle du Sud. Nous aimons d’un égal et mélancolique amour et les eaux sombres du Rhin et les eaux claires du Rhône.
Notre cœur cherche la patrie primitive, hyperboréenne, et nos yeux quêtent la patrie promise, vers la Méditerranée. Ainsi nous attirent les hommes du Nord et les choses du Sud. C’est pourquoi nous aimons si fort le soleil et si profondément nous pensons aux choses de Germanie. Fervents de l’azur, nous sommes inconsolables des brumes. Mais nous savons unir ces contrastes : Nous faisons du soleil avec le vin et notre tristesse nous est un brouillard plus précieux et plus fort que celui des rives scandinaves.
Ainsi placés sur l’axe du monde, entre la mer divine et les saintes forêts, nous portons l’inquiétude des pensées qui oscillent entre deux certitudes.
Nostalgie des âmes du Nord, des mers vêtues de brumes, de la neige nue des montagnes, des sommets aux tombantes épaules de glace, des forêts humides, de la lèvre froide des étangs. Espoir du soleil méridional, de la chair blanche des rochers, de la nudité divine des mers, des vibrantes cigales, du rude torrent de la lumière. Tout à tour nous charment les mélèzes, les bouleaux, les oliviers et les pins, la neige pure et la mer éclatante.
Et nous suivons avec une égale mélancolie et le Rhin brumeux et le Rhône bruissant.
*
Nous touchons aux deux bords de l’Europe. Unissant les peuples qui le foulaient, notre sol douloureux a été le creuset où se forma la culture de l’Occident. Les Romains ont passé là au milieu des vieux Celtes, puis nos pères aux yeux bleus sont venus et sont restés. Nous avons gardé, de tant de tumultes féconds, plus de nostalgie que d’orgueil.
Mais à voir passer les peuples, à voir venir les conquérants et partir les esclaves, notre sens national s’est affolé. Au Sud, au Nord, inclinant tour à tour, y voyant toujours quelque patrie perdue ou rêvée, l’âme des ancêtres blonds, hésitante, naïve, est devenue sceptique. Nous avons gardé une attirance étrange, invincible pour des mondes divers ; et cependant nous avons fixé notre rêve ainsi : Notre Patrie n’est plus de ce monde.
La patrie burgonde n’est plus ici-bas. Ne la cherchons point. Elle est vers les cygnes et aussi vers les sirènes. Ni les Lys, ni le Coq, ni l’Aigle ne nous la peuvent rendre. A force d’hésiter, notre destin s’est effacé. Et les Dieux, accoudés à nos collines, regardant le Rhin et le Rhône rouler leurs eaux contraires, nous inspirent, hélas, des songes contradictoires.
*
Sur le Rhône, sur le Rhône ! C’est là qu’il faut aller. Il va vers toi, ô Méditerranée, divine amie, il se jette en toi qui es le foyer du monde. Il apporte à ton glauque azur l’émeraude triomphale des eaux d’Helvétie.
Il va vers le Soleil, vers les flots clairs, les vents tièdes, les pins et les oliviers. Il roule de la lumière. Il coule vers les pays d’Aphrodite et d’Héraclès, vers les sirènes.
Sur le Rhin, sur le Rhin ! C’est là qu’il faut aller. Il va vers l’Océan du Nord, vers la mer hyperboréenne qui borne le monde.
Il va vers les brumes et les forêts, vers les flots sombres, les sapins et les aulnes. Il coule vers les pays de Freya et d’Odin, vers les cygnes. Vers les monstres qui gîtent au sein des éternels nuages, des tempêtes et des nuits longues, il roule, calme, fort et rapide.
Sur la Saône, sur la Saône ! C’est là qu’il faut rester. O sœur du Rhin sans qui le Rhône serait débile, Saône calme et forte qui, dans ta large plaine, passes avec douceur, jalonnée de villes, énorme et lente. Tu côtoies, les quittant avec regret, les saintes collines de Bourgogne, dorées du miel, pourpres de vin.
C’est la route de Mithra et d’Isis, c’est là qu’est passée la lumière d’Orient ; c’est jusque là qu’est venue la sagesse germanique. C’est la route des Dieux, large, hospitalière, tranquille.
Rivière sacrée, c’est sur tes bords que nous resterons. Car du haut des collines d’où l’on aperçoit tes eaux si belles, et de là seulement, on voit aussi et les cygnes et les sirènes. Si les Dieux barbares sont descendus jusque là, eux les Forts et les Rudes, les Dieux de Grèce et d’Afrique et d’Asie ont passé là aussi, eux les Sages, les Subtils et les Perfides.
Sœur du Rhin, épouse du Rhône, tes bords sont le lieu où se reposent les Dieux et les Peuples. Et vers toi, vers toi, Saône tranquille, nous passerons nos jours incertains sans te renier, ô Rhin, mélancolique aïeul, sans t’oublier, ô Rhône, bel espoir.
*
Autant nous plaisent les cygnes que les sirènes ; autant le brouillard que l’éclatant azur. Les brumes du Nord sont maternelles et la Méditerranée nous attire comme une fiancée.
Mais ce double amour, cette double nostalgie, tu les satisfais, ô terre où près des mélèzes chantent les cigales, où passent tour à tour les torrides silences de l’été et les brouillards voluptueux de l’automne.
Bourgogne, terre où les Dieux se réconcilient, où la blonde Freya tend la main à Cybèle, où Teutatès accueille Mithra. Tu as vu passer trop de peuples, trop de foules ; es-tu lasse, belle terre ? Non, mère généreuse, nourrice incomparable, terre celtique fécondée par les Burgondes, ô Bourgogne, route éternelle où tout ce qui est beau dans le monde a passé. Tu réconcilieras un jour ces frères séparés qui, alentour du Rhin, se cherchent et s’ignorent. Les fleuves peuvent unir. Le Nil a créé l’Egypte. Le Rhin doit créer la fraternité germanique.
Car plus loin que ne s’étend la langue des aïeux, il est des Germains. Ils forment une famille puissante et ne se doivent plus combattre. Il en est qui, loin du rude berceau de la Race, ont oublié la langue originelle et se sont affinés auprès des Latins et des Hellènes. Au fond de leur cœur ils ne t’oublient pas, ô Germanie, et peuvent te servir de toute leur fidélité. C’est toi, Bourgogne, qui scelleras cette union du sceau d’or de tes collines. Tu seras le joyau de paix, l’étoile du salut que cherche l’Europe, et les Dieux en buvant ton vin pacifique aideront les hommes blonds à s’unir.
O Bourgogne, tu recèles une lumière mystérieuse et puissante. Elle jaillira. Puisque tu assembles le chêne et le pin, le noyer et le figuier, tu peux unir les membres épars de la Race du Nord que des hommes d’autres races divisent.
Tes enfants ont suivi le Rhin, ont suivi le Rhône. A ceux qui sont restés, tu donnes, ô Bourgogne, les forces du Nord et les grâces du Sud, et ce trésor de songes qui fait osciller nos cœurs entre deux infinis.
*
Les Lys nous ont abandonnés ; le Coq nous trahit. Des villes étrangères nous oppriment. Nos aïeux furent fidèles les uns aux lys, les autres au globe impérial, et d’autres aux léopards anglais. Et ces fidélités successives n’ont pas reçu de récompense. Démembrée, désarmée, éperdue, reste cette province, ce duché, ce royaume, la Bourgogne.
Nous sommes encore ivres des brumes de la vieille patrie, mais nos cœurs sont inclinés par l’humilité. Nous ne sommes pas détachés de toi, Germanie, malgré nos malheurs et malgré tes fautes.
Hélas ! Allemagne, tu seras demain ou le flambeau du monde ou sa ruine. Si tu tailles à ta guise l’Occident, souviens-toi qu’il est quand même une fraternité germanique, et que le sang burgonde est près du tien. Ne sais-tu pas que nous sommes bien plus proches parents d’Arminius que de César ? Sentinelles avancées de la Germanie, sentinelles perdues, nous cherchons encore l’idéal que nous servirons, du Rhin notre père au Rhône amical.
Invaincus par Rome, nos aïeux barbares sont venus réparer la ruine romaine. Le lourd génie latin n’a point pesé sur eux, mais ils ont retrouvé le pur esprit hellène. O Germanie, tes chevaux sont passés sur les membres de l’empire et nos pères ont regardé sa ruine et le long vol de tes armées qui la précipitaient.
Comme les Aigles romaines et plus qu’elles, le Coq a épuisé nos villes et nos campagnes. Il a fauché les lys que nous aimions quand même, il a perdu la patrie. Ses crimes vont attirer la foudre. Le feu du ciel s’apprête pour lui.
Peut-être, amie de la Règle et de l’Ordre, ô Pallas aux yeux clairs, tu t’es réfugiée dans les brumes. Et comme tu nous vins jadis de la divine Massilia, nous reviendras-tu demain, plus rêveuse des bords du Rhin ? Aujourd’hui tu te tais, ô Déesse, cuirassée, méconnaissable, attendant l’heure où tu décideras de nous. Mais nous te reconnaissons sous ton casque, ô Pallas, Walkyrie de l’Olympe.
Le Coq a voulu ses malheurs. Ne le suivons plus ! Barbares, mais amis de l’Ordre et de la Raison, nous ne suivons pas les apôtres de la Révolte.
Puisse leur tonnerre s’éteindre sur tes bords, ô Rhin, fleuve sacré qui roules quand il te plaît nos destins et nos pensées. Les nations souillées doivent s’incliner. Puissions-nous voir un jour, comme au déclin de l’Empire, vivifier notre sol délivré d’un sang nouveau et d’un ordre meilleur.
O toi qui donnas la force aux Latins et la sagesse aux Germains ; toi qui vis passer les bandes d’Arioviste et celles de César, Mère toujours foulée ; Toi qui souffris par les Romains et puis par les Francs, Toi qu’insultèrent les Aigles, et puis les Lys, et puis le Coq, Mère toujours prisonnière et pourtant généreuse aux vainqueurs et secourable aux vaincus, ô Bourgogne ! Tu gardes comme un trésor tes vertus mystérieuses. Ton vin, ta richesse, tes héros, tes génies, tes espoirs sont sur toi comme un million d’étoiles. Mais ta vraie parure est ton regret, ô Mère déchue ! Et c’est ainsi que nous t’adorons, ô Bourgogne, éternelle et superbe martyre, divinité prisonnière ! Et c’est avec des larmes, avec des colères plus qu’avec des hymnes qu’il faut te célébrer, ô terre incomparable, Attique de l’Occident.
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28.05.2009
Johannès Thomasset, identitaire et enraciné
Sur un livre mythique de Johannès Thomasset : Pages Bourguignonnes
Recueil d’articles parus dans Le bien public, Les cahiers de Bourgogne, La Bourgogne d’or ou encore Les Cahiers Luxembourgeois, Pages bourguignonnes est une ode à la différence enracinée, écrite par Johannès Thomasset, que l’on présente souvent comme le poète païen refondateur du mythe burgonde.
Cette différence enracinée, c’est d’être bourguignon, ou Burgonde et de souhaiter l’avènement d’un nouvel ordre politique que Yann Fouéré a appelé "L’Europe au cent Drapeaux". En somme l’une des dernières façons de se sentir et d’être aristocrate.
Profondément attaché à la terre de ses ancêtres, Johannès Thomasset proclamait bien fort qu’“En des temps d’opprobre, il sied de se tourner vers les héros. Pour nous, habitants de la Bourgogne aimée des Dieux, il faut songer parfois au dernier souverain. Oublié des uns, maudit des autres, Monseigneur Charles de Bourgogne, dit le Hardi, plus tard le Téméraire, n’a point eu bonne part à la justice de l’histoire… Que Charles, mauvais politique, ait gouverné follement son duché, cela ne se met en doute. Mais il a tout ce qu’il faut pour être un héros national, une grande figure d’épopée. Brave, chevauché de chimère, fastueux, redoutable, ce très haut prince fut un poète de l’action. Il sied à nous Bourguignons, non pas de chérir sa mémoire, mais d’exalter son image, de dresser sa silhouette grandiose sur le ciel trouble d’aujourd’hui”.
Entouré de mystères pesant sur son auteur Pages Bourguignonnes appelle à l’insurrection salvatrice et rédemptrice à l’égard du jacobinisme, sorte de religion révélée en 1789. Alors que nos Rois parlaient des peuples de France et que Charles Maurras soutenait contre tous, même contre les siens, l’idée d’une France fédérale, les nouveaux clercs de la Sorbonne défendaient l’idée d’une république “Une est indivisible” et massificatrice. Le moule ou la tôle en quelque sorte.
Loin de cette conception totalitaire en dehors de laquelle il ne peut exister d’autre avenir pour les peuples, Thomasset rêvait. A la lecture des Nibelungen, il affirmait : “Nous parlions français pendant que notre histoire s’écrivait en allemand… La formidable légende burgonde s’est cristallisée trop tard; les héros étaient en fuite, découragés, épuisés. Ils avaient oublié leur patrie et leur langue… Le poème des Nibelungen, dont presque tous les héros sont burgondes, c’est-à-dire actuellement français, est devenu poème national allemand… Les Allemands étudient dès l’école le Nibelungenlied et savent que les Burgondes sont une des plus nobles tribus germaniques. Mais peut-être ne savent-ils pas ensuite que leurs descendants vivent en Gaule ? De même que nous ne voulons pas savoir que nos pères vécurent en Germanie.”
Loin d’un certain régionalisme musée, Johannès Thomasset dénonce à la Noël 1932, dans les colonnes de La Bourgogne d’or “Les défilés et les danses en costumes de jadis tournent vraiment à la mascarade. On ne fait pas revivre ainsi la fierté d’un peuple. Au lieu de vivifier la tradition, ces mœurs ne font qu’en souligner la mort… Exhumer de vieilles coiffes et organiser des cavalcades est un peu ridicule, tout à fait inutile et souverainement triste.” Le régionalisme musée étant la plus simple expression laissée par les jacobins à ceux qui souhaitent voir renaître les patries charnelles.
Publiées en 1938, à Bruxelles, Pages Bourguignonnes trouvent alors naturellement sa place dans la bibliothèque des régionalistes, des séparatistes et des autonomismes qui s’opposent alors à la chape de plomb jacobine qui sera aussi défendue après l’armistice de 1940. Johannès Thomasset, à l’instar de l’abbé Gantois ou d’un Olier Mordrel pense que cette nouvelle guerre ne le concerne pas. Thomasset se retrouve alors conduit à être assimilé à un camp qui n’était pas naturellement le sien, cela dans le simple espoir de voir naître une large Europe basée sur les provinces ou patries charnelles et non plus sur les Etats nations souvent issus de traités sans grande valeur au regard de l’histoire des Peuples qui composent l’Europe.
Traduit en Allemand en 1942, c’est sous le titre de Verhülltes Licht. Geist und Landschaft von Burgund que Pages Bourguignonnes devient alors le livre de chevet de tout ceux qui aspirent à la restauration de la Lotharingie , terre médiane, espace d'intersection entre Gaule et Germanie.
En 1935, Thomasset signait un article dans lequel on pouvait y lire notamment : “Il avait dépassé la patrie et retrouvé la race… Mais les patries sont encore inscrites dans les frontières et il est téméraire de suivre son sang plutôt que son drapeau.”
Aujourd’hui, nous sommes nombreux à penser que cette phrase de Thomasset était prémonitoire et que son combat identitaire et enraciné reste d’actualité.
“Là où il existe une volonté, il existe un chemin !” affirmait Guillaume d’Orange, le chemin existe, reste à trouver en nous la volonté.
Lorsque, aujourd’hui, tous peuvent être Français, nous sommes fiers de nous dire Bourguignons, Basques, Flamands, Normands, Provençaux, Alsaciens, Corses, Bretons…
C’est notre façon à nous de rester fidèles à notre terre et à nos morts en attendant la fondation prochaine d’une Europe respectueuse des différences, et qui au-delà des nations-prison protège l’âme et l’esprit de l’Homme d’Europe qui aspire à retrouver son empire.
Jean VOUILLÉ.
Johannes THOMASSET, Pages bourguignonnes, Ed. de l'Homme Libre, Paris, juin 2001, 193 pages, 120 FF, ISBN 2-912104-18-1
◊ Cette édition est composée du volume intitulé Pages Bourguignonnes, publié à Bruxelles en 1938, et complétée de deux articles parus en 1938 et en 1943 dans la revue indépendantiste bretonne Stur d'Olier Mordrel.
19:09 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : johannès thomasset, pages bourguignonnes, mythe burgonde, identité, patrie charnelle
25.05.2009
La Curée
Aristide Rougon, provincial ambitieux et opportuniste, est monté à Paris suite au coup d’Etat qui instaura le Second Empire. Motivé par l’espoir d’une bonne place dans un ministère, il rend visite à son frère Eugène, qui est un politicien discret mais influent, et surtout l’un des proches de Napoléon III.
Il parlait avec un mépris profond des impatiences d’écolier de son frère. On sentait, dans sa parole rude, des ambitions plus hautes, des désirs de puissance pure ; ce naïf appétit de l’argent devait lui paraître bourgeois et puéril. Il continua d’une voix plus douce, avec un fin sourire :
– Certes tes dispositions sont excellentes, et je n’ai garde de les contrarier. Les hommes comme toi sont précieux. Nous comptons bien choisir nos bons amis parmi les plus affamés. Va, sois tranquille, nous tiendrons table ouverte, et les plus grosses faims seront satisfaites. C’est encore la méthode la plus commode pour régner… Mais, par grâce, attends que la nappe soit mise, et, si tu m’en crois, donne toi la peine d’aller chercher toi-même ton couvert à l’office.
Aristide restait sombre. Les comparaisons aimables de son frère ne le déridaient pas. Alors celui-ci céda de nouveau à la colère :
– Tiens ! S’écria-t-il, j’en reviens à ma première opinion : tu es un sot… Eh ! Qu’espérais-tu donc, que croyais-tu donc que j’allais faire de ton illustre personne ? Tu n’as même pas eu le courage de finir ton droit ; tu t’es enterré pendant dix ans dans une misérable place de commis de sous-préfecture ; tu m’arrives avec une détestable réputation de républicain que le coup d’Etat a pu seul convertir… Crois-tu qu’il y ait en toi l’étoffe d’un ministre, avec de pareilles notes… ? Oh ! Je sais, tu as pour toi ton envie farouche d’arriver par tous les moyens possibles. C’est une grande vertu, j’en conviens, et c’est à elle que j’ai eu égard en te faisant entrer à la Ville.
Et, se levant, mettant la nomination[1] dans les mains d’Aristide :
– Prends, continua-t-il, tu me remercieras un jour. C’est moi qui ai choisi la place, je sais ce que tu peux en tirer… Tu n’auras qu’à regarder et à écouter. Si tu es intelligent, tu comprendras et tu agiras… Maintenant retiens bien ce qu’il me reste à te dire. Nous entrons dans un temps où toutes les fortunes sont possibles. Gagne beaucoup d’argent, je te le permets ; seulement pas de bêtise, pas de scandale trop bruyant, ou je te supprime.
Cette menace produisit l’effet que ses promesses n’avaient pu amener. Toute la fièvre d’Aristide se ralluma à la pensée de cette fortune dont son frère lui parlait. Il lui sembla qu’on le lâchait enfin dans la mêlée, en l’autorisant à égorger les gens, mais légalement, sans trop les faire crier. Eugène lui donna deux cents francs pour attendre la fin du mois.
[1] Il s’agit d’une nomination à un poste de commissaire voyer adjoint à l’Hôtel de Ville, rapportant deux mille quatre cents francs d’appointements, ce qui est bien en-dessous des attentes d’Aristide, qui espérait au moins six mille.
Emile Zola, La Curée, 1872.
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24.05.2009
Que votre règne arrive
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21.05.2009
Faits divers...
Perdu dans le flot gris des hommes sans visage, le vieil homme git sur la devanture d’un grand magasin. Essoufflé, il tient contre son torse une guitare vernie de rouge vermeille. Noir de peau, ses vêtements bon marché sont maculés de taches, déchirés par endroits.
D’une voix rauque et fatiguée, il s’adresse à quelque superbe chimère. « Qu’est ce que tu fais, là ? Qu’est ce que tu fais ! » Des passants détournent le regard, d’autres suivent la scène du coin de l’œil ; pas un ne dit mot.
L’homme tend un bras devant lui, ses yeux convulsés de peur cherchent en vain le secours. Abandonné à son délire, il se livre à de sordides exhortations, la voix brisée de solitude.
Les sirènes chantent, le fourgon rouge arrive et se gare. Cinq hommes en uniforme, gantés de plastique bleu, descendent avec un brancard. Le dément est saisi par chacun de ses membres, un linceul immaculé l’accueille ; il regarde le ciel gris et poursuit son dialogue chimérique, il s’agite et se débat, en vain. Les hommes l’attachent et le sanglent, et le silence n’est brisé que par la folie du vieillard.
Le véhicule repart, les gens passent leur route. Seul témoin du drame, reste sur le trottoir la guitare écarlate, qu’une fine pluie doucement recouvre.
UD
15:18 Publié dans Faits divers | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : faits divers, anecdote, société, critique, hygiénisme, ignorance, indifférence
19.05.2009
Un vent celtique de Galice ...
Carlos Nuñez - An Dro
19:47 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : carlos nunez, andro, musique celtique, galice
17.05.2009
Le Petit Chaperon Rouge...
Comme promis, je vous ai recopié un conte politiquement correct de J.F. Garner, Le Petit Chaperon Rouge, et le voici :
Le Petit Chaperon Rouge
Il était une fois une jeune personne appelée le Petit Chaperon Rouge, qui vivait avec sa mère à la lisière d’un grand bois. Un jour, sa mère lui demanda d’aller porter à sa grand-mère une corbeille de fruits frais et de l’eau minérale – encore une tâche réservée aux femmes, direz-vous ? Eh bien non, c’était tout simplement une démarche généreuse – pourquoi le Petit Chaperon Rouge n’aurait-elle pas eu elle aussi le sens de la communauté ? Qui plus est, sa grand-mère, loin d’être malade ou gâteuse, était une adulte rayonnante de maturité et parfaitement capable de prendre soin d’elle-même.
Le Petit Chaperon Rouge partit donc à travers bois avec sa corbeille. Beaucoup de gens s’imaginaient que la forêt était un endroit maléfique et dangereux, et ne s’y aventuraient jamais. Dieu merci, la jeune fille en fleur qu’était le Petit Chaperon Rouge assumait très bien sa sexualité naissante, et jamais une imagerie freudienne aussi évidente ne l’aurait intimidée !
En chemin, le Petit Chaperon Rouge fut accostée par un loup, qui lui demanda ce qu’il y avait dans sa corbeille. « Une collation diététique pour ma grand-mère, répondit-elle. Mais ne vous méprenez pas, c’est une adulte nullement entamée par les années, tout à fait capable de se débrouiller seule.
– Hum ! fit le loup. Vous savez, ma chère, qu’une petite fille comme vous ne devrait pas se promener toute seule dans ces bois. » Voilà tout ce qu’il trouva à dire, et le Petit Chaperon Rouge lui fit aussitôt remarquer combien ce genre de réflexion sexiste était blessant à l’extrême. « Mais vous avez la partie belle, lui dit-elle. Grâce à votre statut traditionnel d’exclu, on ne peut rien vous reprocher. Stressé comme vous l’êtes par votre condition, il n’est pas étonnant que vous ayez été amené à forger votre propre (et absolument valable, du reste) vision du monde. A présent, si vous voulez bien m’excuser, je dois poursuivre ma route. »
Le Petit Chaperon Rouge emprunta le chemin municipal. Mais le loup, forcé de vivre en marge de la société, s’était libéré depuis belle lurette de toute adhésion servile à un système de pensée linéaire, typique de l’Ouest, et connaissait un raccourci qui menait à la maison de Mère-Grand. Une fois arrivé, il mangea Mère-Grand – conduite on ne peut plus orthodoxe pour un carnivore tel que lui. Puis, très au-dessus, comme il se doit, des principes rigides et abrutissants qui conditionnent les hommes à s’habiller en hommes et les femmes, en femmes, il mit la chemise et le bonnet de nuit de Mère-Grand et se glissa dans le lit.
Le Petit Chaperon Rouge entra dans la maisonnette, et dit : « Mère-Grand, je vous ai apporté une collation cent pour cent naturelle, sans corps gras ni sodium, pour rendre hommage à la matriarche avisée et attentive que vous êtes.
– Approche, mon enfant, murmura le loup depuis le lit, que je puisse te voir.
– Oh ! s’écria le Petit Chaperon Rouge, j’oubliais que vous êtes aussi optiquement contrariée qu’une taupe ! Mère-Grand, que vous avez de grands yeux !
– Ils ont beaucoup vu, et beaucoup pardonné, mon enfant.
– Mère-Grand, que vous avez un grand nez !... enfin, si on veut… car, dans son genre, il est très séduisant !
– Il a beaucoup flairé, et beaucoup pardonné, mon enfant.
– Mère-Grand, que vous avez de grandes dents !
– Ecoute, soupira le loup, je me contente d’être qui je suis et ce que je suis, un point c’est tout », et il bondit du lit, puis saisit le Petit Chaperon Rouge entre ses griffes dans l’intention de la dévorer. Le Petit Chaperon Rouge cria – ce qui n’est pas une raison pour conclure hâtivement que le penchant manifeste du loup au travestissement l’effaroucha – non, elle cria parce qu’en fait le loup envahissait délibérément son espace personnel.
– Ses cris furent entendus par une personne exerçant les fonctions de bûcheron (ou de technicien du ravitaillement en combustible, ainsi qu’il préférait être appelé). Entré en trombe dans la maisonnette, il vit la mêlée et tenta d’intervenir. Mais au moment où il levait sa hache, le Petit Chaperon Rouge et le loup s’arrêtèrent net.
« Et qu’est-ce que vous croyez être exactement en train de faire ? » demanda le Petit Chaperon Rouge.
La personne exerçant les fonctions de bûcheron cligna des yeux et essaya de répondre, mais fut incapable de proférer le moindre mot.
« Surgir ici comme un homme des cavernes ! s’exclama-t-elle. Mais allez-y ! Laissez donc à votre arme le soin de penser à votre place ! Sexiste ! Espèce d’espéciste ! Comment osez-vous présumer qu’une femme et un loup sont incapables de résoudre leurs problèmes sans l’aide d’un homme ? »
Lorsqu’elle entendit les propos exaltés du Petit Chaperon Rouge, Mère-Grand sortit promptement de la gueule du loup. Elle empoigna la hache du coupeur de bois, et lui trancha la tête – là !
Une épreuve pareille, on s’en doute, ça crée des liens – et le Petit Chaperon Rouge, Mère-Grand et le loup comprirent d’emblée qu’ils avaient pas mal d’objectifs en commun. Alors, sans coup férir, ils fondèrent un nouveau genre de ménage à trois fondé sur un respect mutuel et une vraie coopération. Et ensemble, ils vécurent dans la félicité le reste de leurs jours.
Extrait de Politiquement correct, de James Finn Garner
23:05 Publié dans Résistance | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : conte, james finn garner, politiquement correct, politiquement incorrect, pastiche, parodie, humour, critique, résistance
15.05.2009
Le passé qui ne passe pas (1)

A l'occasion du 120e anniversaire de la tour de fer du Dijonnais Eiffel ...
« La tour Eiffel, témoignage d'imbécillité, de mauvais goût et de niaise arrogance, s'élève exprès pour proclamer cela jusqu'au ciel. C'est le monument-symbole de la France industrialisée ; il a pour mission d'être insolent et bête comme la vie moderne et d'écraser de sa hauteur stupide tout ce qui a été le Paris de nos pères, le Paris de nos souvenirs, les vieilles maisons et les églises, Notre-Dame et l'Arc de Triomphe, la prière et la gloire ... »
Edouard Drumont
La fin d'un monde (1889)
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14.05.2009
Lucia di Lammermoor à Dijon
En représentation à l'auditorium de Dijon jusqu'au 17 mai, Lucia di Lammermoor est un opéra tragique et majestueux, sombre et éclatant, intime et tonitruant que met en scène avec succès Olivier Desbordes. Il s'agit d'une adaptation assez moderne de l'œuvre magistrale de Gaetano Donizetti (1835), dans laquelle on retrouve notamment Burcu Uyar qui chante Lucia, atteignant sans aucun doute une virtuosité exceptionnelle, qu'exige une scène de folie parmi les plus intenses et les plus difficiles à interpréter de l'histoire de l'opéra.
Les problématiques classiques de la tragédie sont présentes : une haine ancestrale entre deux familles qui rend une passion impossible, et qui pose le problème de la confrontation du devoir, de l'honneur et du désir passionnel. Mais le lyrisme est aussi particulièrement présent dans l'œuvre de Donizetti, ainsi que cette vision de la vie si profondément européenne qui est la révolte contre l'absurdité, et la prise de conscience du tragique de l'existence. D'ailleurs, les scènes de folies sont récurrentes dans son œuvre. Le sacré est aussi prédominant, imprégnant la vie des amants : le prêtre n'a pas sacralisé leur union, mais ils ont tout de même prêté serment devant Dieu de s'être fidèles. La thématique de l'outrage à Dieu, du sacrilège de la trahison d'un amour transcendant que seul Lui a pu inspirer reviennent souvent. Lorsque Lucia sombre dans la folie, moment magistral, la communauté autour d'elle implore Dieu de la prendre en pitié. Olivier Desbordes, malgré une modernisation de l'œuvre, rend assez bien compte de tous ces aspects.
Le metteur en scène, évitant une représentation trop historique, insiste daventage sur la symbolique que sur " l'anecdotique ", selon ses mots, pour renforcer le tragique, plus que le mélodramatique. Ainsi le décor est assez sobre, mais d'une grande symbolique. La mise en scène est tout en contraste, symbolisant la dualité des caractères humains, les clairs obscurs omniprésents sont à rattacher à des tempéraments changeants (thème baroque que l'on trouve chez Shakespeare, dont la pièce Roméo et Juliette inspire certainement beaucoup Lucia), les personnages passant de l'amour à la haine, de la fureur destructrice aux larmes. Cet opéra a une tonalité hautement lyrique, bien mise en valeur par tous ces contrastes et ces épanchements de l'âme.
Enfin, il convient de ne pas oublier le principal : des acteurs de talent, alliant avec brio la performance du chant à la gestuelle théâtrale, et l'orchestre de l'Opéra de Dijon confortant des instants d'extase devant la beauté pure.

Présentation de l'oeuvre :
L'action se déroule dans l'Écosse de la fin du XVIe siècle. Les familles luttent entre elles et les guerres entre catholiques et protestants font rage. Les Ashton sont depuis longtemps les grands rivaux des Ravenswood. Les Ashton ont pris possession du château des Ravenswood situé près de Lammermoor…
Acte 1
Les jardins du château des Ashton
Enrico Ashton désespère sur le sort de sa famille auprès du chapelain Raimondo. Il déclare que le mariage arrangé de sa sœur pourrait sauver leur famille. Mais Lucia s'oppose à cette idée. Normanno, le veneur d'Enrico, déclare que son refus est dû au fait qu'elle aime Edgardo de Ravenswood, l'ennemi juré d'Enrico. Ce dernier jure de détruire les liens entre sa sœur et son amant.
Près d'un puits dans le parc du château
Lucia attend l'arrivée d'Edgardo et de son amie Alisa. Alisa arrive, Lucia lui confie qu'elle a récemment vu le spectre d'une jeune femme assassinée par son amant - un Ravenswood - dont le corps serait encore dans le puits. Alisa lui conseille alors d'oublier Edgardo, qui est un Ravenswood mais Lucia se moque de cet avertissement. Arrive Edgardo qui annonce à Lucia qu'avant son départ pour la France, il demandera sa main à son frère mais elle refuse, par peur de la réaction d'Enrico. Edgardo part après avoir échangé des preuves d'amour avec sa fiancée.
Acte 2
Les appartements d'Enrico
Des mois ont passé sans qu'Edgardo ne donne de ses nouvelles. C'est en fait Enrico qui a donné l'ordre d'intercepter toutes ses lettres. Il a également arrangé un mariage entre sa sœur et Arturo Bucklaw. Les invités et Arturo arrivent au château lorsque Lucia entre, pâle. Elle reproche à son frère son manque d'humanité et lui rappelle qu'Edgardo lui a demandé sa main. Enrico lui montre alors une fausse lettre qui lui prouve qu'Edgardo a été infidèle. Raimondo arrive à convaincre Lucia d'épouser Arturo en invoquant la mémoire de sa mère.
Une salle décorée pour accueillir Arturo
Arturo est accueilli par un choeur. Enrico le prépare à la réaction de sa sœur. Cette dernière arrive et, laissant montrer son indifférence, signe le contrat de mariage. Edgardo arrive, réclamant sa fiancée. Enrico, Arturo et Edgardo s'apprêtent à se battre lors que Raimondo montre le contrat de mariage signé de la main de Lucia. Edgardo reprend l'anneau de sa fiancée et la maudit.
Acte 3
Une salle de la tour de Wolferag
Enrico provoque Edgardo en duel, à la mémoire de leurs ancêtres.
Salle de réception
Durant les festivités du mariage, Raimondo annonce aux invités que Lucia a tué Arturo dans un accès de folie. Cette dernière arrive, ses vêtements tachés de sang. Dans la célèbre "scène de folie" elle rêve son avenir, unie avec Edgardo. Le puits de la première partie devient l'autel de leur mariage. Enrico arrive. Lucia, qui a désormais perdu la raison, le prend pour Edgardo et implore son pardon. Elle sort, mourante.
Les tombes des Ravenswood
Edgardo se prépare au duel, attendant la mort parce qu'ignorant le malheureux sort de son ancienne fiancée. Il apprend qu'elle va bientôt mourir et qu'elle veut le revoir une dernière fois. Le glas sonne, il comprend que Lucia est morte. Il se poignarde alors et meurt.
MT
20:50 Publié dans Image, Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lucia di lammermoor, donizetti, olivier desbordes, burco uyar, opéra, tragédie, écosse
11.05.2009
Moutarde...
21:18 Publié dans Propagande | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

